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[archive cinéma]
Control

genre: divers / durée: 2h01


réalisateur
image disponible Anton Corbijn
comédiens
image disponible Samantha Morton, image disponible Sam Riley

  • Sortie le 26-09-07

critique
++__ HE'S LOST CONTROL

UNDEF Le vrai Ian Curtis Le vrai Ian Curtis

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[critique]

++__ HE'S LOST CONTROL

par Jerôme Farssac le 04-10-07

Il s'appelait Ian. Ian Curtis. À la fin des années 70, le temps de deux albums devenus mythiques avec son groupe Joy Division, ce lad de Manchester avait illuminé de sa fulgurance le ciel plombé de l'Angleterre Thatchérienne. Allure dégingandée très Slimane de dandy working class, éclat noir de lyrics dépressifs d'une beauté stratosphérique et renversante, suicide par pendaison à l'age de 23 ans, à l'aube de la notoriété : il était fatal que le cinéma s'intéresse un jour à son destin foudroyant. Bad news ? Voire. Genre inégal entre tous, le biopic devient carrément risqué lorsqu'il s'avise de s'attaquer aux grandes figures de la musique, qu'elle soit classique, jazz ou rock. Pour quelques réussites isolées (l'"Amadeus" de Milos Forman, le "Bird" de Clint Eastwood), combien de croûtes avérées, de ratages spectaculaires, de nanars en bonne et due forme (en vrac "Tina", "Ray", "The Doors"...) ? Trop écorché, trop anglais, trop culte, on pouvait craindre le pire dans le cas délicat et limite de l'archange Curtis. Mais le beau film made in England d'Anton Corbijn déjoue de fait ce pronostic un peu facile.

Ce sont précisément ces deux paramètres -la personnalité et le parcours d'Anton Corbjin, alliés à une extrême et nécessaire " anglitude "- qui lui évite un sombre destin de boursouflure pathos façon Hollywood. Corbijn connaît bien son sujet : photographe star, ce néerlandais quinquagénaire, qui signe ici son premier film, a shooté au fil d'une carrière s'étendant sur près de trois décennies à peu près tout ce que le rock anglais compte d'idoles et de demi-vedettes. Et fréquenté Curtis à l'époque où celui-ci écumait les salles de concert pourries du nord de l'Angleterre, et où lui-même vidait ses premières pellicules dans les mêmes rades improbables. Manchester, et surtout pas Londres, l'opulente capitale royale. Manchester, the rainy city, glauque, misérable. Manchester la survivante, étourdissante de créativité en dépit de tout, de la crise endémique, du chômage généralisé et de la dame de fer. Le creuset d'une culture unique, celle d'une classe ouvrière exsangue, mais qui remue encore, dont Curtis est le pur produit. Impossible de le raconter sans raconter aussi cette identité où la gouaille se mêle à un romantisme sombre que l'on croyait allemand, et qui s'avère Mancunien. Dans une des plus belles scènes du film, un Ian Curtis fiévreux, ou plutôt Sam Riley, l'inconnu sidérant de justesse et de sobriété qui l'incarne à l'écran, déclame des vers de Wordsworth avec un accent à couper au couteau, coincé dans une piaule minable que l'on devine beigeasse dans ce film en noir et blanc. Plutôt que de se fourvoyer à retracer la trajectoire supposément édifiante d'une supposée " star ", avec tout ce que cela sous-entend de mythologie frelatée et d'anecdotes rances, Corbijn plonge de façon quasi-documentaire dans ce terreau socio-culturel si spécifique, et s'attache à dépeindre non seulement Ian, le jeune gars presque ordinaire qui écoute en boucle l'Aladdin Sane de Bowie et imite l'idole devant son miroir, vêtu du blouson en fausse fourrure piqué à sa petite soeur, mais aussi son biotope. Expressionniste, la caméra de Corbjin narre certes l'intime, les coulisses, mais se garde de tout voyeurisme, de toute " révélation " scabreuse. Pas plus qu'elle ne tente vraiment de percer le mystère de cet être qui gardera sa part d'ombre, son irréductible fraction d'opacité. Ian, rêveur et fragile, qui bosse à l'ANPE locale et fait de la musique avec des potes, sans chercher, ni même imaginer une seule seconde, la possibilité de la célébrité. Ian, romantique et arrogant, qui se marie trop vite, trop jeune, et va être un époux lamentable pour la courageuse et indéfectiblement amoureuse Debbie (formidable Samantha Morton). Ian, égoïste et tête à claques, qui croit tomber amoureux d'une groupie belge irritante, alors qu'il n'est qu'amoureux de l'amour, malentendu narcissique grossier et classique, dans lequel il se précipite par naïveté et qui le mènera au précipice. Ian, pur et compassionnel, qui se donne jusqu'à l'holocauste sur scène et devient fou de douleur face au mal qu'il inflige à Debbie comme malgré lui. Ian, lâche et indécis, paralysé tel un enfant effaré d'avoir soudain à choisir entre un destin de prolo anonyme et l'imposture de la gloire. Ian, et pas Ian Curtis, chanteur célèbre et mort dont on se fout un peu, au fond, et dont Corbijn se fout tout autant. Lui aussi préfère Ian.

Mais cette dimension réaliste, ce parti pris de l'humain sur le mythe, ne fait pas pour autant de Control un film social façon Mike Leigh ou Ken Loach. Pas plus que sa dimension musicale n'en fait un film sur la musique au sens habituel du terme, avec scènes de concert aussi vides de sens qu'interminables, et B.O à la clé. Les chansons de Joy Division sont bien sûr présentes, mais de façon secondaire, presque anecdotique, si l'on raisonne en simple terme de bande-son. Elles perdent leur fonction habituelle pour se muer en états d'âme et investir le film tout entier. Car l'ambition de Corbijn est autre, l'essentiel ailleurs. Débarrassé de ces oripeaux successifs, son film apparaît pour ce qu'il est aussi : un objet plutôt expérimental, une tentative intrépide et réussie de retranscrire de façon cinématographique l'univers sonore de Joy Division. Pas un film sur la musique, mais un film-musique, symétrique, où la forme -noir et blanc travaillé, somptueux, presque MTV- répond, au-delà de l'apparent paradoxe, au fond de déconfiture post-industrielle et de paupérisation généralisée. Une esthétique de l'aliénation qui fait écho au lyrisme glacé de Joy Division, à ses textes torturés et élégiaques où les élans ne se fracassent pas avec panache et éclat, mais implosent en silence sous la scansion de beats jansénistes, pulsations froides qui irriguent le coeur électronique d'une machine sociale et urbaine irrémédiable.

[bio]
réalisateur: Anton Corbijn
UNDEF

Anton Corbijn, né aux Pays-bas en 1955, vit depuis plus de 30 ans en Angleterre.

Il est un photographe reconnu, et a vu défilé devant son objectif David Bowie, U2, Nirvana, Depeche Mode...

"Control", présenté à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes 2007, est son premier film, après de nombreux clips.