genre: divers / durée: 1h40
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Un film qui fout le cafard
par Marianne Schönwasser le 22-02-07
22, revoilà William Friedkin... Soit un réalisateur américain de 71 ans, spécialiste du film interdit aux moins de 12 (Ah, "L'Exorciste"...), qui balade une réputation de tyran des plateaux depuis des temps immémoriaux : à côté, les pétages de plomb de Jean-Pierre Mocky passent pour du caramel mou.
Mais bon, quand on propose un film de la qualité de "Bug", on a le droit d'être un peu dérangé du carafon...
Bug, c'est l'histoire d'Agnès, jeune femme traumatisée par la disparition de son enfant il y a plusieurs années qui vit seule dans une chambre de motel de l'Amérique profonde. Son existence va être chamboulée par l'arrivée de Peter, être sorti de nulle part, dont elle s'éprend. Problème : Peter semble, lui aussi, avoir quelques soucis avec son carafon (décidément ! )... Bien, faisons un peu de linguistique si vous le voulez bien.
Bug en français, c'est "l insecte" (il en a fallu des heures de cours d'anglais pour arriver à ce niveau de bilinguisme). Or, justement, des insectes, Peter a un peu le sentiment d'en voir partout. Ils le rongent, le poursuivent jusque dans la chambre d'Agnès, se glissent sous sa peau, l'obligent à se gratter jusqu'au sang, se transformant peu à peu en croûte géante. Bug peut aussi se traduire par "problème"Car le problème, c'est qu'à priori, lesdits insectes n'existent pas, si ce n'est dans la tête de Peter. Lequel inspecte les draps et les moindres angles de la chambre pour débusquer ces satanées bestioles sous l'oeil tout d'abord éberlué puis, finalement complice d'Agnès.
Car comme le dit le slogan du film, la paranoïa est contagieuse. Et Agnès ne tarde pas, à l'instar de Peter, à voir ces petites bêtes.
Sous prétexte de film flippant, Friedkin décrit intelligemment la croissance d'une névrose sans cesse alimentée par le climat anxiogène dans lequel un individu évolue. Agnès participe à la folie de Peter parce qu'elle est seule, isolée dans cette chambre miteuse et que, pour pouvoir en finir avec cette existence de quasi recluse, elle n'a d'autre possibilité que d'accompagner Peter sur les chemins de sa folie. Parce que deux fous, à ses yeux, vaudront toujours mieux qu'une saine d'esprit. Dès lors, la chambre du motel devient leur prison volontaire. Plus question d'en sortir, de laisser filtrer la lumière car les bêtes pourraient se glisser dans la chambre, voire s'y reproduire pour finalement en détruire les deux occupants.
Comme dans "L'Exorciste", Friedkin ne filme pas l'horreur pour l'horreur. Et si la dimension politique n'est pas lourdement assénée, le message n'en passe pas moins clairement. Dans ce film sorti en 2006, la question de l'engagement américain en Irak est sensible. Peter pourrait être vétéran et on suppose que sa folie est due à l'inhalation de gaz aux effets douteux, type gaz neuro-toxique de la première guerre du Golfe. Quant aux pales du ventilateur de la chambre du motel, leur bruit lancinant rappelle celui des pales d'un hélicoptère.
Si Friedkin se contentait de dénoncer l'engagement américain avec des symboles bien lourds, l'intérêt de "Bug" serait tout relatif. Mais le réalisateur parvient à faire de Peter et Agnès, murés dans leur chambre du motel, une synecdoque assez géniale de l'Amérique à l'heure de l'angoisse terroriste. Certes, la question de l'isolationnisme US n'est pas nouvelle et en même temps, par quoi pourrait-il être mieux figurer que par une chambre, espace de suprême intimité ? Et ces insectes, nuisibles, qui n'ont pas de "visages" (ils sont invisibles au commun des mortels) qui s'infiltrent partout en violant les frontières de cet espace privé et qui effraient justement parce qu'on ne les connaît pas (scène assez savoureuse entre Peter et Agnès pour définir ce que sont justement ces insectes. Des puces ? Des poux ? Des tics ?)... Difficile de ne pas faire le parallèle avec ces forces terroristes qui, en 2001, ont su prouver qu'elles pouvaient passer entre les mailles du filet de sécurité que l'Amérique s'était tressée.
Dès lors, Agnès et Peter deviennent le symbole de cette Amérique rongée par la peur. Une peur qui se nourrit de l'isolement et de l'ignorance. Pour une fois, devenue grande, allez frapper sans crainte aux portes de la folie. Marianne Schönwasser