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[archive danse]
Kabuki

genre: divers


chorégraphe
Famille Ichikawa
comédien
Famille Ichikawa


critique
++__ Dans la contemplation des érables

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[critique]

++__ Dans la contemplation des érables

par Louis-David Mitterrand le 28-03-07

Des rangées de dames en kimono sont devant et derrière moi. En fait tous mes voisins sont nippons je crois bien. Pas tout à fait le seul gaïjin de l'Opéra Garnier, mais les premiers rangs en sont fort peu garnis. C'est une impression merveilleuse d'avoir fait un long voyage sans être parti, soudain décalé de la réalité, tel un personnage d'une nouvelle de Buzatti. J'aime la danse, le théâtre, la musique et le sushi, alors comment le kabuki ne pourrait-il pas me plaire? J'ai déposé toutes mes préventions dans un tout petit paquet, sous mon fauteuil à coté de ma veste et de mon écharpe. Le kabuki c'est une route de montagne escarpée, il faut y arriver léger, le coeur plein d'allant. La montée est un peu rude au début, les obstacles nombreux, mais à mesure que l'air devient plus vif une étrange légèreté se manifeste.

Le seigneur Yoshitune, soupçonné de trahison par son père, tente de fuir sa province. Déguisé en simple porteur et accompagné d'une escorte de faux moines commandée par le fidèle Benkei, il doit franchir un poste frontière bien gardé. Benkei, fin négociateur, parviendra-t-il à apaiser les soupçons du commandant de la garde? Rien n'est moins sûr. Accompagnés d'une quinzaine de musiciens, percussionnistes et chanteurs disposés en fond et coté de scène, les personnages s'affrontent, déclament et virevoltent. Un jeu stylisé à l'extrême, des personnages typés aux costumes et maquillages outranciers, le ka-bu-ki (chant-danse-technique) est finalement assez proche de la comedia dell'arte. Deux arts populaires anciens conservés comme des trésors patrimoniaux. Ce qui n'empêche pas les comédiens de s'amuser. Derrière la blancheur du teint, sous les perruques les tempéraments s'emportent, les regards fusent, malicieux, vers le public. Loin de les contraindre le style paraît libérer une sorte de folie chez les comédiens. Les conventions, acceptées de part et d'autre de la scène, ne sont que prétextes à de nouveaux raffinements.

Après Kanjinchô, le premier drame dansé, la troupe se présente dans un traditionnel Kôjô. Chaque membre de la célèbre troupe Ichikawa, dont la lignée remonte au 17e siècle, dit en français sa joie de faire partie des premiers Kabuki à fouler la scène de l'Opéra. Puis, après un second entracte dû aux imposants décors, c'est le moment de Momijigari. Où l'on suit le général Koremochi en promenade à la recherche des beautés automnales du mont Togakushi. Non loin se trouve le camp d'une mystérieuse princesse, dont les suivantes parviennent à convaincre Koremochi de venir contempler les érables en feu avec leur maîtresse. S'en suivent moult danses et, le saké aidant, on bascule dans le songe d'une nuit d'automne. Le surnaturel achève d'envoûter le spectateur dans cette puissante évocation de la nature et de la sensualité. Guidé par l'excellent surtitrage j'ai pu suivre toutes les subtilités des dialogues et chants.

Le public nippon, si réservé normalement, manifeste, répond, interpelle, applaudit à chaque étape du conte, aux entrées ou sorties d'un personnage important. Il est absolument essentiel à une représentation réussie. Ma voisine s'est parfois essuyée les yeux d'un mouchoir. Je me suis levé, étrangement léger, bizarrement heureux, d'avoir découvert le Kabuki.