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[archive danse]
L'Allegro, il Penseroso ed il Moderato

genre: divers / durée: 2h00


chorégraphe
Robyn Orlin
compositeur
Georg-Friedrich Haendel
musicien
William Christie


critique
- Tout ça pour ça

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[critique]

-___ Tout ça pour ça

par Louis-David Mitterrand le 24-04-07

"Orlin démission! Hou, hou!" crient les balletomanes exaspérés depuis leur perchoir habituel aux deux et troisièmes balcons. On a hué dans les brancards, et applaudi aussi, pour cette première d'un cocktail d'opéra baroque et de danse. Mais peut-on encore parler de danse? En tout cas une partie de la compagnie résidente, dont Nicolas Le Riche, était sollicitée pour cette création originale, commande de l'Opéra de Paris à la chorégraphe sud-africaine Robyn Orlin. Du beau linge assurément et beaucoup de moyens du coté lyrique puisque c'est le maître baroqueux William Christie qui tenait la baguette devant ses Arts Florissants, quatre solistes de renom et une trentaine de choristes. A cela il faut ajouter de solides moyens vidéo pour animer en permanence l'écran géant flottant à mi-scène avec du direct, des films et un mélange des deux. La scène est un "fond bleu" duquel les danseurs sont détourés puis incrustés dans des séquences tournées exprès en Afrique du Sud. Et il y a la complication des costumes, aussi innombrables qu'inutiles, que les danseurs paraissent passer la moitié de leur temps à gérer. On devine les interminables répétitions consacrées à fixer cette pusillanime logistique.

Beaucoup de moyens donc, pour un résultat très faible. On a bien sûr un orchestre baroque de premier plan sur une partition rêveuse de Haendel et un livret philosophique à thème mythologique. En soi c'est une proposition honnête pour passer la soirée, même si l'on est venu voir de la danse. C'est du solide et sérieux, le genre protestant anglais un peu daté, qui n'enflamme pas les passions, qu'on écoute poliment. Ou plutôt qu'on aurait pu écouter s'il n'y avait pas ces images et ces gens sur scène, constamment en train d'arracher le spectateur à sa rêverie. Oui, car il faut expliquer le propos de Robyn Orlin: "remuer les consciences", "combattre toute forme de fascisme" ou encore "aller vers un monde plus sain où chacun serait un être humain". Pour cela on prend des danseurs de l'Opéra de Paris, on les roule par terre en slip, avec des oranges, des canards en plastique et autres baudruches, on les met sur piédestal à cracher des jets d'eau minérale, on incruste le tout dans la savane sud-africaine par la magie de la vidéo. C'est à peu près ça tout au long du spectacle. Une histoire? Des personnages? Un récit? Mais tu rêves cher lecteur. Tout ça est totalement ringard pour Robyn Orlin. Dépassé. Ici on éduque les consciences, on redresse les morales dévoyées, "déshumanisées" de l'homo occidentalus.

N'était que cela, pourquoi pas? Je veux bien être redressé, amélioré, lavé de mes égoïsmes par un jeu de scène bien appliqué. Je suis prêt à m'abandonner à la bien-pensance, à assumer tous les pêchés de l'homme blanc envers l'Afrique, à empêcher les inondations, à sauver les cétacés même (la dernière image est une queue de baleine). Mais cette tâche ambitieuse requiert un peu de talent, un travail fin, subtil ou carrément violent. Prendre le spectateur à bras le corps ne fait pas partie de la panoplie de Robyn Orlin. Non, on est dans l'enfantillage, un monde étriqué et très personnel qui manque singulièrement de souffle, de vision, d'amplitude. Pour faire coller Haendel, la danse et les images d'actualité du 11 septembre il en aurait fallu des paquets. A défaut il reste sur scène un douloureux bric-à-brac multimédia, des tas de fripes, de pauvres danseurs muselés par des masques d'animaux ou contraints à des gags réchauffés. Contempler Le Riche, Bridard, la jolie Alice Renavand et tout un corps de ballet fourvoyés dans une telle production, était une douleur de chaque instant. Ce n'est tellement pas leur emploi. Ils peuvent évidemment tout faire, ce n'est pas la question, mais des danseurs beaucoup plus atypiques auraient mieux fait l'affaire, si tant est qu'on puisse tirer quoi que ce soit d'une telle démarche.

Tout bien considéré, ce type de spectacle ne peut s'épanouir que dans le manque de moyens, pas l'excès. Plaider l'humanisme ne peut se faire adroitement que dans l'âpreté, le minimalisme. L'émotion naît alors du dénuement. Robyn Orlin s'est retrouvée à l'Opéra de Paris comme dans une confiserie gratuite, son propos en est ressorti obèse, boursouflé, difforme et finalement inaudible. La solution aux malheurs du monde est moins dans leur représentation que dans l'action et la publicité de son exemple.