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[archive danse]
Rosas & Ictus - A.T. De Keersmaeker

genre: divers / durée: 2h00


chorégraphe
Anne Teresa De Keersmaker
compositeur
Steve Reich

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critique
+++_ transes-missions

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[critique]

+++_ transes-missions

par Louis-David Mitterrand le 07-05-07

Tout le monde attend que les 100 métronomes s'arrêtent enfin. Leur présence avant-scène m'avait un peu inquiété à l'arrivée dans la salle. Ils allaient forcément servir à un moment. Peut-être avec les deux pianos placés de chaque coté de la scène? Eh bien non, à la mi-temps le rideau tombe et les danseurs passent délicatement leur doigt sur le petit balancier de chaque engin. C'est le tic-tac-tic-tac qui finit par rendre fou. Un spectateur déchire le silence d'un "votez Ségolène" plaintif. Il s'en suit un déluge de rires, sifflets et applaudissements. Tout le monde est de bonne humeur. Lorsque le dernier métronomes épuise enfin son ressort un "bis" surgit de l'assistance. Le spectacle est dans la salle. Objectif atteint. Place à nouveau à la danse.

On a faim. Anne Teresa distille savamment le mouvement pour entretenir l'appétit du spectateur. Elle croit aux préliminaires, comme si la danse était une activité trop charnelle pour être révélée sans préparation. Il y a d'abord le "Pendulum Music", sonate pour deux micros qui s'en balancent; suspendus aux cintres ils sont lancés à l'assaut de nos oreilles, chaque passage sur une enceinte produisant une vrille d'aigus. Un peu long, mais sans doute nécessaire à l'appréciation de la suite, cela ne manque pas d'effet hypnotique. De plus en plus faim. Les danseurs restent cachés. Deux vibraphones pour "Marimba Phase", ils tapent sur des bambous comme si demain n'existait plus. Quatre ou cinq notes, pas plus, en changeant parfois d'octave. Steve Reich, à l'honneur de cette soirée, utilise les instruments harmoniques comme des percussions. La puissance répétitive de la rythmique surprend. Les coups des petits marteaux finissent par attendrir la viande nerveuse du spectateur, liquéfier son cortex, anéantir ses préventions.

Il est temps. Place nette sur le plateau, hormis un piano à chaque extrémité de scène pour une nouvelle copulation d'instruments. Mais cette fois avec de la chair entre les notes. Deux danseuses apparaissent et entament un long pas de deux. Leur tunique à mi-jambe s'élève en corolle à chaque rotation. Elles insistent avec la déraison de derviches tourneuses, bras déployés, centrifuges autour d'un axe imaginaire. Dans un parfait synchronisme ruptures, répétitions et décalages s'enchaînent. Une minuscule portion de chaque clavier suffit à la musique de Steve Reich, telle une longue chaîne d'ADN avec ses éternels quatre acides aminés, reflets d'une pulsion endogène, irréductible langage des langages. Je m'arrache à l'engourdissement pour contempler cette grande et haute salle de la Ville: les visages sont tendus vers la scène, apaisés par les endorphines d'un début de transe. Pièce créée en 1982, "Piano Phase" continue d'envoûter et de mystifier avec une puissance intacte. Le bref et léger flottement d'une des deux interprètes vers la fin révèle la difficulté de la performance. L'autre ralentit imperceptiblement le geste pour lui permettre de se recaler. Un bel instant d'humanité dans cette mécanique de précision d'une exigence diabolique.

La soirée est encore jeune. Trois autre pièces sont au menu, création ou reprise de répertoire. La cohérence est autour du compositeur et de la progression vers une conquête des trois dimensions, de tous les axes du corps. Les danseuses s'additionnent dans "Eight Lines", les garçons arrivent, joueurs et batailleurs dans "Four Organs", puis tous (après le supplice mérité des métronomes) en fusion tribale dans "Drumming Part 1". Cette dégustation du meilleur de Anne Teresa est un régal et pas seulement pour les amateurs.