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[archive danse]
A.T. De Keersmaeker-part 2

genre: divers


chorégraphe
Anne Teresa De Keersmaker


critique
++__ Délicieux zakouskis

Quatuor N°4 Quatuor N°4

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[critique]

++__ Délicieux zakouskis

par Louis-David Mitterrand le 13-05-07

Jupes noires et culottes blanches. Tout un univers. Sous des dehors austères de dominatrice avec grosses godasses qui frappent le plancher, il y a la petite fille sautant à cloche-pied. Celle qui tombe parterre en plein travail d'ensemble aussi. Le cul sur le sol, jambes ouvertes, prête à pleurer d'avoir fait une boulette. Mais tout ça c'est pour de faux, le spectateur le sait bien, pourtant il a un peu envie de la consoler. Comme c'est étrange ces élans suscités par la danse. Dans cette reprise du répertoire d'ATK c'est le Quatuor N°4 de Bartok qui mène la danse, ou plutôt devrait, car les quatre grandes filles de noir vêtues semblent n'en faire qu'à leur tête. Et pourquoi pas jouer à la marelle aussi? On y échappe de justesse, mais l'envie est là, palpable. Cette pièce parle de la liberté et du jeu, du simple bonheur d'exister, d'avoir un corps et de s'en servir. Maintenant si ça fait plaisir à certains de regarder, ça ne les dérangent pas. Et même une salle entière de gens bien rangés dans des fauteuils, qu'elles regardent, amusées. Le jeu rythmé par la respiration, ce carburant du geste, bien audible lorsque les musiciens prennent une pause. Reprenons depuis le début: il y quatre musiciens et quatre danseuses. Les unes dansent, les autres jouent, mais pas forcément ensemble. Ils ne semblent liés que par l'envie. Les instants et les contrastes se succèdent. Tour à tour précises, fragiles, sévères, facétieuses, ces filles brûlent les planches.

On nous avait prévenus. Cette soirée présente la deuxième partie du meilleur du répertoire d'ATK. Un concentré de bonheur chorégraphique. Et ce n'est pas fini. Les garçons entrent en scène sur la Grosse Fugue Op. 133 de Beethoven. Des terriens qui labourent la scène de leur corps roulés. Chutes, rechutes et relevés s'amplifient par l'adjonction successive d'individus dans un puissant cycle primal. En proie à une gravité augmentée il devient impossible de tenir debout. La pièce prend une dimension urgente où la brutalité des éléments remet en cause la possibilité même de la vie. Faudra-t-il ramper demain pour exister? Une femme pour sept hommes, cela ressemble un peu au restes accidentels d'une apocalypse ratée. Ces personnages se battent pour refonder l'humanité avec le plus mince des espoirs. Les visages considèrent uniquement l'instant, dont chaque passage est une petite victoire. C'est une pièce plus sombre et aussi dénuée d'humour que la musique du grand Ludwig, une autre facette du talent d'ATK.

La Nuit Transfigurée de Schönberg clôt le cycle et rassemble tout le monde sur scène dans une décor évoquant la taïga russe avec ses bouleaux, dans une lumière d'aurore boréale. Toujours avec cet art consommé de la progression, ATK éveille ses personnages un à un. Les garçons restent d'abord plantés comme des statues, costume et pieds nus, tournés trois-quarts de dos vers la source lumineuse, comme fascinés. Plus pragmatiques, les filles parcourent l'espace en jouant avec les pétales de fleurs jonchant le sol. La possibilité d'accouplements finit par apparaître et met en mouvement le désir. Des couples se forment, se roulent, se portent, s'accompagnent successivement. Dans un léger voile brumeux les portés et glissés au sol se répètent jusqu'à la fluidité. La nuit s'approfondit jusqu'à l'engourdissement du geste. Le sommeil gagne du terrain et le sol devient cet ami, ce confident, jamais trop dur pour absorber les rêves. Cette nuit est un rêve qui finit par en contenir d'autres, à produire sa propre matière. Le souvenir en est forcément confus, reste la sensualité de cette rencontre nocturne.

La juxtaposition des ces pièces reprises dans le répertoire de la chorégraphe forme un univers représentatif, où domine l'exigence de la technique et du style, où la performance même est le premier langage. Il y a une fausse légèreté chez ATK et donc une gravité sous-jacente. Cette volonté de perfection sans relâche éblouit mais parfois au détriment de l'émotion. Les personnages ont une pureté géométrique, une virtuosité qui tend à les envelopper d'une cuirasse. Cette seconde partie est plus classique, moins radicale et donc risquée que la première autour du compositeur Steve Reich.