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[archive danse]
Amjad - Edouard Lock

genre: divers / durée: 1h40


chorégraphe
image disponible Edouard Lock


critique
++__ Le claque des cygnes

Amjad Amjad

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[critique]

++__ Le claque des cygnes

par Louis-David Mitterrand le 24-11-07

La rapide succession des meilleures compagnies de danse au monde sur la scène du Théâtre de la Ville en fait une Mecque de l'art chorégraphique. Pourquoi voyager? un simple abonnement à ce théâtre peut exposer à tant d'univers différents. Il est certain qu'on ne sera pas sensible à tous mais y être exposé est important. Says who? Une petite voix de l'intérieur. Celle qu'il faut écouter attentivement. La danse est un théâtre plastique et musical qui vous gagne, petit à petit, puis vous envahit. C'est un répit de mot, une rupture de l'étouffante raison, un retour à l'instinct, à l'instant, à l'animal, au rêve. Et puis il y a cette salle en gradins vertigineuse, toujours absolument pleine d'afficonados. Ils sont là pour aimer. Les danseurs le savent et s'en laissent électrifier.

Edouard Lock, lui, n'est pas là non plus pour plaisanter. Il a le propos plutôt sérieux et intense, beaucoup de choses à dire et vite. Tel Vulcain, il pousse les feux sous "Le Lac de Cygnes" et "La Belle au Bois dormant" pour voir ce qu'il en adviendra. Ses danseurs sont des couteaux affûté qui découpent en accéléré les variations et pas de deux de ces classiques ballets. Mécanisée à outrance, débarrassée d'intention parasite, que reste-t-il de la danse après ce traitement? Bien des choses étonnamment. C'est un monde froid, dense, virtuose et technique mais finalement envoûtant de précision, d'intensité. Les interprètes évoluent dans un sous-sol hyperbare, une sorte de claque à tango argentin où les danseurs auraient organisé leur fight-club après les heures syndicales.

Exit tutus, princes, sorciers et autres fées. Les corps sont luisants préparés, fuselés de justaucorps et bas noirs, chaussés de pointes roses comme autant d'instruments contondants. Trio à cordes et piano, planqués dans la pénombre fond scène, déroulent une rythmique implacable où les airs du "Lac" et de la "Belle" apparaissent en contrepoint spectral. Tchaikovsky n'est plus qu'un vague souvenir, un stimuli pour faire battre les ailes de ces volatiles mutants. A la technique du geste répond celle des lumières, non moins précise. Les spots ouvrent d'éphémères arènes aux étreintes des danseurs, des écrins à leurs poses. Un rythme d'enfer parfois interrompu de séquences vidéo projetées sur trois anneaux descendus des cintres. Là encore une savante succession d'images au sens incertain: perles, vulves, draps, corps recouverts de racines, etc.

L'attention du spectateur ne baisse pas car la tension, elle, est constamment entretenue par le chorégraphe, tel un grand manipulateur, un magicien d'Oz dont la présence diffuse finit par dominer. Purgée de toute émotion, exigeante, répétitive, la danse d'Edouard Lock continue d'intéresser, d'intriguer jusqu'au bout. Ce ballet n'apporte aucune réponse à l'étrangeté de son propos, nul éclaircissement sur sa nature, et laisse le public sur un point haut légèrement inconfortable.