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[archive danse]
Un voyage d'Hiver

genre: divers / durée: 1h40


chorégraphe
image disponible Béatrice Massin
compositeur
Franz Schubert
danseurs
Béatrice Aubert, Céline Angibaud, Laura Brembilla, Adeline Lerme, Laurent Crespon, Cyril Accorsi, Bruno Benne
musiciens
Philippe Cantor, Mara Dobresco

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critique
++__ incursion baroque dans l'ère romantique

Béatrice Aubert et Bruno Benne Béatrice Aubert et Bruno Benne Adeline Lerme Adeline Lerme

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[critique]

++__ incursion baroque dans l'ère romantique

par Louis-David Mitterrand le 20-01-08

Le passé ne demande qu'à renaître et briller de tous ses feux. Le passage du temps, l'oubli, l'obsolescence ne sont pas des fatalités. Il suffit d'aller s'installer dans une époque et de s'y trouver bien pour en devenir le mandataire. Ambassadrice du baroque, voilà un titre que Béatrice Massin aurait du mal à renier. Le genre musical préromantique se porte bien, merci. Un noyau dur d'interprètes et d'inconditionnels constamment renouvelé en porte haut le flambeau et produit régulièrement des merveilles, tel ce coffret des "200 ans de musique à Versailles". Mais pour ce qui est de la danse, on connaît hélas la fragilité de sa transmission, de sa survie même, sans une pratique vivante. C'est donc sur les seules épaules de cette chorégraphe de talent que repose la mémoire de nos fêtes galantes. Sous ce nom justement sa compagnie transmet au public un patrimoine réinterprété mais fidèle dans son esprit aux danses de cour des 17 et 18e siècles. Au point d'être devenue une référence en la matières pour d'autres venant librement puiser à sa source. La dernière création de Frédéric Flamand, "Métamorphoses", comporte un long passage dont la parenté est claire.

Ce "Voyage d'Hiver" est la seconde pièce inscrite au répertoire de la compagnie, après le flamboyant "Que ma joie demeure" qui continue à régaler le public et tournera bientôt en Asie. Il s'agit d'une oeuvre plus intimiste conçue autour des clairs-obscurs du lieder éponyme de Schubert. Un baryton, une pianiste et sept danseurs en sont les passagers. L'envoûtante énergie du rythme baroque cède ici la place à la sensibilité romantique du compositeur. C'est un voyage au confins du genre, un retour nostalgique sur les rives où il est venu doucement mourir. Après les guerres napoléoniennes et le triomphe de la raison, Dieu a pris ses distances et l'homme se trouve plus seul et vulnérable que jamais. L'insouciance n'est décidément plus de mise. Le bonheur, valeur devenue suspecte, n'est plus constitué que d'instants volés au néant.

Pourtant le soleil n'est jamais loin chez Schubert, même au coeur de l'hiver. L'implacable cycle de la nature à tôt fait d'effacer toute amorce de spleen. Avec une infinie délicatesse les danseurs prennent l'espace et y dessinent des intentions avec leurs instruments anciens. Le geste est noble mais pas corseté. Virevoltes, sauts, portés et ports de bras viennent suggérer la liberté des ces interprètes et leur contribution au travail collectif. Que reste-t-il de l'amour galant en ce début 19e? Un fantomatique pas de deux où les partenaires ne peuvent plus se toucher. Une réflection de l'emprise bourgeoise sur la société. L'amour étouffé par la moralité et la syphilis qui emportera le compositeur à 31 ans. Dans ces ruines d'une époque révolue on continue à danser d'anciens pas de cour. Ceux d'un temps où la danse se pratiquait plus qu'elle ne se regardait, du tiers état à l'aristocratie. Le romantisme à scellé la séparation définitive entre le ballet spectacle et le danse sociale de salon. Puis les fêtes paysannes, en cessant d'en être l'inspiration, ont cessé tout court.

Le travail de "Fêtes Galantes" nous ramène à une forme chorégraphique plus accessible, à la grammaire plus simple mais au langage tout aussi riche. Le danseur baroque ne semble pas un surhomme, un demi-dieu sacrifié à son art dès l'enfance. Il paraît notre frère ou soeur, nous tend la main aimablement comme pour nous appeler à le rejoindre. C'est bien sûr une habile illusion car la technicité des artistes de la compagnie est grande, leur précision remarquable et leur formation certainement comparable aux autres genres. Leur choix de défendre ce répertoire n'est pas anodin et ne devait pas être facile avant le succès actuel. Il dénote une volonté de transmettre sa passion pour une époque qui n'a pas fini de revivre et nous ravir.