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[archive danse]
Protokol: Prokop

genre: divers / durée: 1h10


chorégraphes
Marcia Barcellos, Karl Biscuit
compositeur
Karl Biscuit
danseurs
Sarah Pasquier, Jean-François Bizieau, Caroline Chaumont, Gildas Diquero, Denis Giuliani, Daphné Mauger, Mikaël Baudoin
musiciens
Clément Marsé, Isabelle Schoenhenz, Frédérique Thévenet, Alain Joutard, René Linnenbank


critique
+++_ De grands malades

salut Keith Haring salut Keith Haring la bomba la bomba vous avez dit bizarre? vous avez dit bizarre? give me a hug! give me a hug!

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[critique]

+++_ De grands malades

par Louis-David Mitterrand le 08-02-08

Ils sont sérieusement allumés, les collaborateurs du Système Castafiore. Car il s'agit d'un collectif, certes dirigé par le compositeur Karl Biscuit et la chorégraphe Marcia Barcellos, mais où tout le monde met la main à la pâte. Leur univers est un truc de dingue, mais attention, on n'est pas dans le décalé ou le déjanté, termes péjoratifs servant à excuser de complaisantes parodies. S'ils utilisent la réalité, c'est pour en exprimer la matière noire, normalement invisible. Le spectateur est retourné comme un vulgaire gant de vaisselle et mis face aux plus sombres recoins de son inconscient. Ce qui apparaît sur scène ne ressemble à rien de connu, du moins dans la vie éveillée. Etrangement, chacun y retrouve les siens, c'est à dire ses démons, comme s'ils faisaient partie d'un grand espace commun. En tout cas ces lascars ont eu le mérite de prendre des notes pendant leurs nuits agitées.

On l'aura compris, décrire ce "Protokol" est aussi aisé que de se rappeler d'un mauvais rêve. Soulignons d'abord qu'il y a une cohérence dans cette foisonnante créativité, des thèmes, une progression, des personnages récurrents dans les différents tableaux. Tel tortionnaire Inca aperçu au début sera vers la fin victime dans une bagarre, exécutée sur les dialogues d'une vieux polar américain. Et l'étrange petit animal à plumes, au long bec de kiwi, qui vient renifler son corps, ne l'a-t-on pas déjà vu? De même que l'individu en forme de boule qui répond toujours "bah oui" aux ordres hurlés en allemand et japonais par deux proto-militaires. La violence est bien là, présentée crue, dans sa forme la plus absurde, contre laquelle les rires sont l'unique défense. Ces artistes évitent le piège d'une quelconque dénonciation lourdingue et se préoccupant uniquement d'éplucher leurs obsessions. La scène du cobaye humain attaché à sa table d'opération, contrôlée par une démoniaque opératrice est particulièrement délirante. Elle aussi reviendra, avec sa tête de hiéroglyphe, envoyée depuis les enfers par Toth. Le geste égyptien vient se fondre dans un moyen-âge galant et crépusculaire, où de longues silhouettes drapées, venues assister au tournoi, semblent flotter au dessus du sol. Le tout sur des chants baroques en latin.

Pourquoi en dire plus? Il faut le voir pour le croire. Encore un mot pourtant. La richesse et l'originalité du contenu reposent aussi sur la danse; le corps reste au centre et ils savent s'en servir. Ensuite il y a les décors, dont les transitions sont d'une fluidité remarquable. Les univers se succèdent sans temps mort, après une simple respiration. Et puis quel travail impressionnant sur les costumes! Ce n'est rien de le dire, une fois de plus. D'ailleurs les Castafiore ne s'interdisent rien, a part peut-être l'ennui du spectateur, à voir la réaction enthousiaste du public de Chaillot. Une belle salle aux dimensions de la folie pure de ce spectacle. Cette compagnie mérite une tournée internationale, pour montrer à quel point la danse contemporaine conquiert de nouveaux espaces en échappant à l'assèchement caricatural du minimalisme. Gardons ces géniaux zigotos fermement dans le collimateur, ils n'ont pas fini de surprendre.