genre: moderne / durée: 2h00
Stéphane Bullion,
Manuel Legris, Mathieu Ganioinfos: Opéra Garnier Représentations 28, 29, 30 mai, 1er, 2, 3, 4, 5, 6, 8 juin 2009 19h30
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Mission accomplie
par Louis-David Mitterrand le 03-03-07
Danser du Proust ça donne quoi? semblent dire les visages. L'anticipation est palpable et l'ambiance celle d'un grand soir de première à l'Opéra Garnier. Si l'oeuvre, créée en 74, n'est pas nouvelle, son entrée au répertoire de la Maison impose un peu de solennité au moment. Les conversations se font sotte voce et le bourdonnement habituel de l'entrée en salle est un murmure. Un monde attend derrière le grand rideau, qui peut nous happer ou nous laisser froids. Les familiers de l'oeuvre savent qu'un détail, une retouche peuvent transfigurer ou bien aplatir la performance. Mais la compagnie connaît bien Roland Petit, lui-même en est issu, il est chez lui ici. Les augures sont favorables, le noir peut se faire et mon couple d'américains de voisins rangent enfin leur blackberry.
Dès les premiers tableaux le temps perdu nous revient, lumineux, par une évocation de la jeunesse de Proust, avec la qualité rêveuse des musiques françaises au tournant du siècle. Les corps se délient, les tenues s'allègent à mesure qu'on entre plus loin dans le souvenir. Les jeunes filles en fleur sont des vagues sur la Mer de Debussy. Eleonora Abbagnatto y est une Albertine joueuse, radieuse, tandis que le jeune Marcel passe sur la plage, énigmatique. Puis Albertine sort allongée sur un flot de danseuses, telle la fille de Poséidon. On entre chez les faunes. Cet premier acte du "paradis proustien" se conclue sur un envoûtant pas de deux où Marcel, dansé avec abandon par Hervé Moreaux, tente de sortir Albertine des bras de Morphée.
Ce sommeil trop profond, ressemble déjà un peu à la mort et annonce le deuxième acte, les "images de l'enfer de Proust". Manu Legris y est un Charlus saisissant, torturé par le désir, cherchant l'apaisement dans la violence des bas-fonds. Pour oublier le corps puissant de Morel, tellement nu que ma voisine à un hoquet: "but he's naked!". Suit un tableau abstrait et magnifique où se rencontrent à contre jour quatre corps nus, dont celui de la sculpturale Peggy Dursort. "She's naked!" observe à nouveau ma voisine, pensant voir plus de tutus. L'enfer s'achève dans un bal de morts-vivants, un peu caricaturaux, issus de la mémoire d'un Proust âgé au regard fixe.
Fin du voyage, difficile de revenir à la réalité. Le public, et les danseurs, acclament longtemps Roland Petit, longue silhouette de noir vêtu et crane lisse, sans âge malgré ses huit décennies passées. Un maître de l'émotion au sommet de son art.