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[archive exposition]
Praxitèle

genre: divers


commissaires
Jean-Luc Martinez, Alain Pasquier

  • du 23-03-07 au 18-06-07
    rue de Rivoli, 75001 Paris
    tel: 01 40 20 50 50

critique
+++_ Recherche Praxitèle désespérément

Vénus d'Arles, Ier siècle avant J.C / RMN Vénus d'Arles, Ier siècle avant J.C / RMN Apollon Médicis, IIe siècle avant J.C / RMN Apollon Médicis, IIe siècle avant J.C / RMN Phryné par James Pradier, 1845 / RMN Phryné par James Pradier, 1845 / RMN

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[critique]

+++_ Recherche Praxitèle désespérément

par Jerôme Farssac le 24-03-07

De lui, on ne sait rien, ou presque. Les ravages du temps ont détruit la quasi-totalité de ses oeuvres. Les détails de sa vie, qui se déroula à Athènes au IVe siècle avant notre ère, demeurent largement une énigme pour les historiens d'art que seuls quelques textes de Pline l'Ancien renseignent vaguement. Son nom n'évoque rien pour le grand public. Et pourtant Praxitèle est l'un des pères fondateurs de l'art occidental. Un artiste à l'influence considérable et séminale, sans lequel la sculpture telle que nous la connaissons aujourd'hui n'aurait tout simplement pas le même visage. Un de ces génies du type Shakespeare, Mozart ou Van Gogh, tels que l'humanité en produit avec parcimonie depuis son émergence des rifts d'Afrique de l'Est. Un mythe. Un total inconnu. Le paradoxe Praxitèle.

C'est justement sur ce paradoxe que repose l'exposition qui vient d'ouvrir ses portes au musée du Louvre. Depuis plusieurs semaines déjà, les parisiens n'ont pu manquer d'apercevoir les immenses banderoles qui claquent au vent le long de la rue de Rivoli. Une sublime Aphrodite scande de son marbre laiteux les façades austères du monumental palais. L'événement est de taille, il est vrai : rien de moins que la toute première manifestation au monde consacrée au plus grand sculpteur de l'Antiquité. Le risque pris aussi, car il s'agit bien de concilier l'inconciliable et d'organiser une exposition alors qu'on ne dispose d'aucune pièce à exposer. Rendons à César ce qui lui revient, et saluons donc au passage l'audace de Jean-Luc Martinez et Alain Pasquier, les commissaires de l'exposition. Pas étonnant que personne ne se soit aventuré à s'y coller auparavant : il faut être sacrément téméraire, et probablement un peu fou, pour oser un tel exercice. Alors oui : aucune sculpture de la main même de Praxitèle ne figure au parcours de l'exposition, en tout cas aucune sur l'authenticité de laquelle on peut être absolument catégorique. À peine quelques bases signées de son nom, mais vides de la statue qu'elles supportaient. Même la tête colossale dite d'Artémis Brauronia, prêtée par le musée de l'Acropole et longtemps considérée comme un original, est aujourd'hui jugée par certains spécialistes comme un peu trop sévère pour être praxitèlienne. Bonne idée que de l'installer dans la toute première salle, où elle cueille d'emblée le visiteur, et évacue ainsi tout malentendu possible : oui, il n'y a aucun Praxitèle certifié, et au fond, peu importe.

Car si les tumultes de l'histoire ont réduit en cendres toute postérité artistique stricte, le style de Praxitèle a lui traversé les siècles. Les Romains en premier lieu ont eu pour son art un engouement frénétique et multiplié les copies des types statuaires les plus fameux. On dispose ainsi de nombreuses statues dont l'étude permet de se faire une idée très précise de l'alphabet du maître grec. Une ligne souple, presque indolente. Des visages sereins et rêveurs, représentés de trois-quarts. Force et grâce entremêlées. Ces répliques d'époque romaine constituent le point fort de l'exposition, avec quelques chefs d'oeuvre de légende, à l'instar de l'Aphrodite de Cnide, premier nu féminin de l'histoire de la sculpture. Jusque-là hommasses et figées, les femmes grâce à Praxitèle accèdent à une dimension érotique et deviennent objet de désir, à proportion de ses représentations masculines souvent alanguies et féminines.

Le reste de l'exposition décline avec pertinence le culte voué à Praxitèle au fil des siècles, depuis les sculpteurs grecs et romains qui s'inspirèrent du maître pour créer des variations qualifiées de " praxitèlisantes " jusqu'au XIXe siècle, parfois avec humour et ironie en alternant des merveilles comme la copie de l'Aphrodite de Cnide réalisée pour François 1er par Primatice, ou la divine Phryné de James Pradier, exécutée en 1845, avec quelques horreurs ou ratages spectaculaires. La démonstration est impressionnante : maniériste, classique, néoclassique ou académique, c'est toute la sculpture occidentale qui procède, d'une façon ou d'une autre, de Praxitèle.

Le verdict est au final sans appel : exposition passionnante, impeccable. Un vrai pari en forme d'énigme policière, gonflé et réussi, qui incite sans démagogie ou condescendance le visiteur à exercer son esprit critique, à juger par lui-même, à observer, à comparer. Et à (re)découvrir un sacré bonhomme, dont la personnalité se dévoile aussi au passage, elliptique et intrigante. Un fils de famille gâté, qui gagna une fortune considérable en multipliant les disciples et les commandes. Un artiste subversif qui osa le nu. Un provocateur dont les amours avec la belle Phryné défrayèrent la chronique et mirent Athènes en émoi. On pense à Jeff Koons et son armée d'assistants. À Damien Hirst qui met en scène la Mort elle-même. À Björk et Matthew Barney sur la une de Voici. Un mec très Rock, en somme. Un génie mieux que " moderne " ou " actuel ": intemporel.