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[archive exposition]
Le chant du monde: l'art de l'Iran safavide

genre: divers


commissaire
Assadullah Souren Melikian Chirvani

  • du 05-10-07 au 07-01-08
    rue de Rivoli, 75001 Paris
    tel: 01 40 20 50 50

critique
+___ Celestes jardins

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[critique]

+___ Celestes jardins

par Jerôme Farssac le 13-10-07

Enfonçons une porte ouverte : c'est peu dire qu'en ce moment, l'Iran n'a pas trop la côte. Sur fond de crise nucléaire et d'imprécations diplomatiques de la part de MM. Ahmadinejad, Kouchner, ou encore de la délicieuse Mademoiselle Rice, la République Islamiste marque pas mal de points face à la Corée du Nord dans la course au titre (envié ?) de pays le plus détesté au monde. Du moins par le monde " occidental "

Merci pour cette brillante analyse digne de " Courrier International ", me rétorquerez-vous. Loin de moi l'idée de vous infliger un cours de géopolitique, mais il me semblait intéressant de souligner qu'en cet automne 2007, alors même que l'actualité internationale semble prendre un malin plaisir à accréditer la sinistre et très contestée théorie du " Choc des Civilisations " élaborée par l'universitaire américain Samuel Huntington, la rentrée artistique parisienne consacre pas moins de trois manifestations à l'art de l'Islam. La très belle " Purs décors " -que l'on vous conseille au passage vivement- s'affiche au musée des Arts décoratifs, tandis que le Louvre s'offre carrément un doublé avec l'anecdotique " Chefs d'oeuvre islamiques de l'Aga Khan Museum " et la somptueuse "Le chant du monde : l'Art de l'Iran Safavide ".

Cette dernière tombe à pic pour rappeler qu'il serait un peu court de résumer l'ancienne Perse à quelques dictateurs obscurantistes aussi dangereux que grotesques, ou de la ravaler au rang de facile épouvantail. Vieux de quatre millénaires, le monde iranien historique, qui s'étendait au-delà de l'Iran actuel pour englober l'Irak, l'Afghanistan et l'Azerbaïdjan, a été le berceau d'une civilisation extrêmement brillante, l'une des deux seules au monde avec la Chine à avoir connu une évolution sans césure jusqu'à l'époque contemporaine.

C'est sur l'époque des Shahs safavides, qui régnèrent sur ce vaste ensemble entre 1501 et 1736 -soit pour nous Français grosso modo de François Ier à Louis XV- que se penche l'exposition. De longue date, un lien intime, intrinsèque, unit dans l'art iranien la littérature et la poésie aux arts visuels, dont le thème fondamental est la célébration de la beauté du monde, création divine ultime. Cette tendance à utiliser la peinture et l'art de l'objet comme autant de métaphores littéraires s'est accentué à l'époque safavide, pour aboutir à un art assez radicalement conceptuel, qui affiche pour le réalisme et le figuratif un mépris absolu, et où la moindre image, le moindre détail, est tout sauf l'élément décoratif qu'il paraît être, mais la transcription visuelle d'un élément du répertoire littéraire persan. Il faut dire que la poésie persane était bien plus sous les Safavides qu'un ornement littéraire. Son emprise sur les esprits n'a pas d'équivalent dans l'univers occidental, et tout lettré digne de ce nom, non seulement d'Iran, mais aussi d'Inde ou de l'empire ottoman, connaissait par coeur des centaines, voire des milliers, de vers. En somme, l'art safavide est un art crypté, que seule une connaissance approfondie des textes persans permet de déchiffrer et de lire à livre ouvert.

La splendeur immédiate des quelques 200 pièces exposées -peintures de manuscrits, céramiques, bronzes ou tapis- pourrait (presque) se passer de tout commentaire et se suffire à elle-même. Mais il serait franchement dommage de passer à côté du sens profond d'autant de beauté et de raffinement, de ne pas explorer les arcanes de cet art infiniment sophistiqué, mais pas indéchiffrable pour peu que l'on ait le bon guide. Et l'on est à priori entre de bonnes mains : directeur de recherche au CNRS, critique d'art au " Herald Tribune ", Melikian est de l'avis général le meilleur spécialiste au monde de l'art iranien. Il livre à travers cette exposition le fruit de 34 années d'un travail remarquable et acharné pour sortir l'art iranien du statut d'art mineur et strictement décoratif auquel les historiens d'art occidentaux l'ont longtemps ravalé faute d'en saisir le sens. Le morceau de bravoure de l'exposition est la série de peintures de manuscrit issues de divers Shah Namas, ces " livres des rois ". Parmi elles, celle tirée du Shah Nama dit de Firdwasi, choisie comme visuel de l'affiche de l'exposition. Fondée sur des prémices trop différentes de celles de l'Europe, la beauté délicate de cette merveille n'offre guère de repères au visiteur lambda. Les personnages évoluent dans un environnement étrange qu'il est bien difficile de qualifier. Ciel ? Terre ? Vagues ? Et quid de ce bonhomme étrange aux yeux bridés ? Lors de ma visite, j'ai eu le privilège d'avoir pour guide Melikian lui-même, qui a décrypté pour moi cette esthétique énigmatique. Pour le poète, selon la nature de la lumière et l'heure du jour ou de la nuit, le ciel est or, lapis ou turquoise. Et puisque le poète chante aussi le Bouddha au visage de lune, c'est donc la lune qu'il faut voir en lieu et place du visage aux yeux en amande, souvenir des invasions mongoles et témoin d'un temps préislamique très présent dans l'art safavide, où le passé est une métaphore du présent. Un peu surpris par l'absence de cartels explicatifs, indispensables dans un tel cas, j'ai manifesté mon inquiétude devant le risque d'hermétisme. Melikian m'a rétorqué avec hauteur que l'art safavide était de toute façon trop complexe pour être vraiment apprécié dans toutes ses dimensions par le strict néophyte, explications ou pas. Autant pour moi. L'attachée de presse, un peu embarrassée, m'a murmuré que l'installation n'était pas tout à fait terminée, et que des cartels explicites guideraient les visiteurs lors de l'ouverture au grand public, à quelques jours de là. Après vérification, il s'avère que l'imprécision et la rareté des cartels rendent à peu près incompréhensible une exposition qui aurait pu être un jeu de pistes visuellement et intellectuellement enchanteur. Et ce d'autant plus qu'il y a, pour une fois au Louvre, un vrai effort de scénographie, signée par le jeune designer Adrien Gardère. La rumeur veut que l'ombrageux Monsieur Melikian ait sous-estimé l'ampleur de la tâche qui lui était dévolue, et que le temps accordé à la mise en place d'une exposition d'une telle ambition et ampleur -six petits mois là où il aurait fallu deux ans pleins-n'ait été gravement insuffisant. Elitisme puant ou impréparation crasse, peu importe, le mal est fait. Il y a fort à parier qu'en l'absence de repères, le spectateur moyen ne soit assez vite lassé par cette accumulation de pièces magnifiques, mais vides de sens.

Ce ratage si aisément évitable -ce n'est quand même pas sorcier de rédiger des cartels !-est d'autant plus amer que " Le chant du monde " permet de découvrir l'espace de quelques semaines des trésors d'habitude invisibles, ou disséminés aux quatre coins du monde. Et laisse voir le vrai visage d'un Iran aujourd'hui trop souvent synonyme de barbus belliqueux et arriérés. En dépit du mépris manifeste que le Louvre semble éprouver pour le grand public, il semble plus que jamais nécessaire de marteler le message que l'exposition véhicule tout de même : ce pays magnifique tombé sous le joug de théocrates fêlés mérite mieux que cette hâtive et injuste caricature, qui fait le lit des va-t-en-guerres. On savait déjà, grâce à l'humanisme des films de Kiarostami, l'esprit et la liberté des B.D de Marjane Satrapi ou le courage des étudiants de l'université de Téhéran qui défient sans répit les mollahs, que l'Iran contemporain vibre et se bat. Mais à l'heure où l'Occident se propose de l'ensevelir de bombes plutôt que de soutenir ses forces démocratiques, cette exposition fait donc politiquement oeuvre utile. L'art, arme dérisoire contre la guerre, avec le Louvre en navire amiral d'opérette ? Les cyniques peuvent ricaner. L'art, oui, comme passerelle entre les peuples, comme rempart contre la haine. Rappelez-vous : dans l'art safavide, le passé est la métaphore du présent. Est-on encore capable, en Occident, de tirer des leçons du passé ?