Share/Bookmark
[archive exposition]
GUSTAVE COURBET au Grand Palais

genre: divers


commissaires
Laurence des Cars, Dominique de Font Réaulx, Gary Tinterow, Michel Hilaire

  • du 13-10-07 au 28-01-08
    Avenue Winston Churchill/www.grandpalais.fr, 75008 Paris

critique
+___ Des feux mal éteints

Affiche, d'après "Le désespéré" Affiche, d'après "Le désespéré" Enterrement à Ornan / RMN DR Enterrement à Ornan / RMN DR La Vague / RMN DR La Vague / RMN DR

Forum
[12-11-07 par columbine]: «je fais partie de ceux qui ont du passe a cote...»
personnellement je reviens de l'exposition tres decue, je ne connaissais de Courbet que...
[21-11-07 par jfarssac]: «Merci»
de m'avoir fait part de votre avis. L"art, et Courbet en l'occurence, appartient aussi au...
[critique]

+___ Des feux mal éteints

par Jerôme Farssac le 21-10-07

Vous avez déjà entendu parler du " Gonzo journalism " ? Ce style de narration hautement subjectif élaboré par Hunter S. Thompson à la fin des années 60 pour le magazine américain "Rolling Stones" consiste à mélanger allégrement éléments factuels et digressions personnelles. Confession préliminaire, puisqu'une faute avouée est à moitié pardonnée : je crains fort que les lignes qui suivent ne soient fâcheusement "Gonzo". Non pas que j'ai l'audace de penser que ma pauvre prose puisse s'apparenter un instant à celle du délirant écrivain américain, mais puisqu'il s'agit de Courbet, le sujet devient pour moi passionnément personnel. Et ce qui devrait être une critique sérieuse et objective de l'exposition Gustave Courbet au Grand Palais pourrait tout à fait virer au monologue égotiste.

Comme une adolescente avouant son penchant pour Tokyo Hôtel, je rougis en vous déclarant avec solennité que Courbet est l'un de mes peintres préférés, un de ceux qui m'ont, à un très jeune âge, procuré un de ces chocs esthétiques fondateurs qui façonnent à vie vos goûts. C'était " La Vague ", sous la forme d'une de ces très mauvaises copies qui pullulaient au début des années 80 dans les stations balnéaires du Sud de la France. En dépit de sa très grossière facture, cette vague sombre comme un ressac de l'âme, surprise au sommet de sa puissance et de sa beauté, pile avant l'instant fatidique où elle va s'écrouler sur le sable, pur instant d'éternité, m'avait littéralement foudroyé, et j'avais exigé de mes parents d'acheter sur le champ l'épouvantable croûte. Ce coup de foudre initial n'était pas un feu de paille, mais le début d'une passion au long cours. Difficile de ne pas être irrémédiablement fasciné par le flamboyant Gustave. L'homme et l'oeuvre.

Baudelaire déplorait son absence de limites. Il avait raison : Gustave Courbet (1819-1877) voulait rien moins que peindre le monde tel qu'il était. Provocateur, incandescent, il faut se figurer ce jeune homme à la beauté stupéfiante -dont témoigne ses nombreux autoportraits (" Le désespéré ")- qui, tout juste débarqué de Besançon, prend à la Cosaque cette vieille fille compassée, saturée d'académisme néo-classique ou romantique, qu'était le Paris de l'époque. Imaginer le choc qu'était au milieu du XIXe siècle sa fougue réaliste, sa façon politiquement explosive de représenter le petit peuple, magnifié à l'instar des puissants par des mises en scène somptueuses, à la technique plus que parfaite inspirée des maîtres flamands, italiens ou espagnols (" Un enterrement à Ornan "). Imaginer le scandale provoqué par sa manière sans fard de matérialiser la chair humaine (" L'origine du monde "), par cet art violemment sexuel, utérin (la série sur les grottes de la Loue). Autant de Scuds à l'ordre établi, décochés par ce socialiste déclaré, élu de la Commune et athée fervent. Une volonté jamais démentie de dynamiter les hiérarchies sociales, de se moquer des tabous, que ne lui pardonnera pas le front compact de ses ennemis, pouvoir politique et église catholique mêlés, et qui lui vaudra un exil à vie en Suisse.

Conscience politique, icône turbulente, inclassable et protéiforme... Sans doute est-ce pour cela que cet artiste majeur demeure aujourd'hui encore si incompris et sous-estimé. Lui, si téméraire et subversif, est souvent hâtivement résumé à deux ou trois peintures. Tragiquement confondu avec un peintre académique, voire bourgeois. Injustement éclipsé par l'impressionnisme. Première manifestation d'importance organisée depuis 30 ans, ce qui en soit en dit long, l'exposition au Grand Palais est hautement symbolique de cette méprise, de ce mécanisme insidieux qui concourt depuis plus d'un siècle à châtrer Courbet, peintre dynamite difficile à manier. Ce n'est pas que l'exposition soit mauvaise. D'ailleurs, comment pourrait-on qualifier de mauvaise une manifestation riche de 120 toiles incontournables, immenses, magnifiques ? Elle est à la hauteur de certaines de ses ambitions. Exhaustive, rigoureuse, elle embrasse l'oeuvre entière, en souligne la fabuleuse versatilité, démontre son influence séminale sur l'impressionnisme, et rétablit enfin Courbet pour ce qu'il est : un génie absolu, tout simplement l'un des plus grands peintres français, toutes époques confondues.

Pour toutes ces raisons, il ne faut pas manquer cette rétrospective " monumentale ". Mais il convient de s'y rendre prévenu, vigilant. Littéralement sur ses gardes. Irréprochable et même audacieuse du point de vue de l'histoire de l'art, elle échoue en effet absolument à restituer la fièvre jamais apaisée, la dimension indomptable de Courbet. La faute à une scénographie non-sens, presque risible. Serrés les uns contre les autres, déguisés de jolis cadres crème, épinglés sur des murs sombres d'une sobriété castratrice, les tableaux étouffent, luttent pour affirmer leur vraie nature. L'issue de la lutte paraît incertaine. Lors de ma propre visite, j'ai eu le sentiment que la possibilité de méprise était presque certaine, le pire quasi-inéluctable. J'adore épier les réactions des personnes autour de moi, écouter sans vergogne leurs commentaires, ces réactions spontanées permettant souvent mieux que n'importe quel autre indice d'évaluer si la mayonnaise prend ou pas. Et là, rien ne se passait comme il aurait fallu. Face aux brûlots de Courbet, le public était apathique, bovin, inconscient de la force et de l'audace de ce qui s'affichait sous ses yeux. Assommé par le déroulé fade et monotone des oeuvres, anesthésié par l'esthétique Conran Shop. Un cauchemar. Timbaland qui produirait Céline Dion. Ah non, ça, c'est la réalité. Les Sex Pistols en concert chez Angelina, alors. Bernadette Chirac habillée en Balenciaga. Le pire des scénarios que cette tiédeur qui est dans le cas de Courbet un crachat, un outrage. Une tiédeur heureusement réchauffée le soir où j'ai visité l'exposition par la bande de joyeux dingos du Groupe d'Action Discrète, dont on peut voir les happenings hilarants sur Canal +. Armés de pancartes, criant au scandale, ils ont animé un instant le mausolée de velours sombre, et mis le doigt là où cela fait mal, ou plutôt défaut : la dimension sulfureuse, rock'n'roll, on serait presque tenté de dire anarchiste, de l'oeuvre de Courbet. Les visiteurs, qui dans leur immense majorité n'ont pas compris ce qui se passait et pris au sérieux cette tentative ironique et salutaire, semblaient rengaillardis par " l'incident ". Mais cela va être compliqué de demander à ces trublions d'occuper en permanence jusqu'à la fin de l'expo les galeries nationales du Grand Palais, histoire de sortir de sa torpeur un public lobotomisé par la mise en espace étriquée, sans audace, " jolie ", qui passe totalement à côté du sujet.