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[archive exposition]
Arcimboldo

genre: divers


commissaire
Sylvia Ferino

  • du 15-09-07 au 13-01-08
    19 rue de Vaugirard, 75006 Paris
    tel: www.museeduluxembourg.fr

critique
+___ Grosses légumes

UNDEF Les Quatres Saisons, huile sur toile, Copyright New York, collection privée Les Quatres Saisons, huile sur toile, Copyright New York, collection privée

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[critique]

+___ Grosses légumes

par Jerôme Farssac le 27-10-07

Vu de l'extérieur, le cercle restreint des grands musées parisiens est naïvement perçu comme un petit monde terriblement sérieux et digne, à peu près aussi excitant qu'une réunion du Rotary Club dans la banlieue de Limoges. Comment dire ? Plus proche de " Loulou la Brocante " que de " Dynasty ", niveau ambiance. Sauf que,bien entendu, l'image d'Epinal ne correspond pas à la réalité, bien plus rigolote. Vieilles dames indignes façon Tatie Danielle, ces respectables institutions se tirent la bourre comme des furieuses, et sont engagées de longue date dans une compétition sans merci pour se supplanter les unes les autres. Au programme : jalousies, coups bas, médisances, trahisons et plus si affinités. Et c'est peu dire qu'entre les grands conservateurs règne une atmosphère aussi amicale et dénuée d'arrière-pensée qu'entre Christina Aguilera et Britney Spears.

La rentrée 2007, avec son lot de grandes expositions de " prestige " a ainsi été le cadre, comme d'habitude, d'une lutte sanglante et sans merci, dont on connaît désormais à peu près les vainqueurs et les vaincus. Le Musée d'Orsay prend l'eau avec son exposition hors les murs sur Courbet au Grand Palais. Le Louvre est en chute libre avec l'art Safavide. Beaubourg déçoit avec son Giacometti. Dans les trois cas, le public n'est pas au rendez-vous. Comble de l'indignité, le triomphe du moment échappe, encore une fois, aux trois " grands " et est à chercher ailleurs : la rétrospective Arcimboldo au musée du Luxembourg. Un peu comme si la cousine de province un peu coincée et lookée Cyrillus éclipsait les trois bombasses parisiennes Chanelisées de la tête aux pieds.

Ce qu'il y a de bien avec le Musée du Luxembourg, c'est qu'on sait parfaitement ce que l'on va y voir, et que l'on en a toujours pour son argent. Aucune complication inutile en termes de scénographie ou de thématique. Des choix consensuels, oscillant entre Renaissance et art moderne. Mais aussi, au-delà de cette simplicité, cette absence d'affèterie bien reposantes, une vraie ambition, et des expositions limpides, réalisées en collaboration avec de grandes institutions étrangères. " Arcimboldo " s'inscrit à merveille dans cette " tradition ". Le prestigieux Kunsthistorisches Museum de Vienne -et Sylvia Ferrino, sa conservatrice, qui signe le commissariat de l'exposition- apportent leur savoir faire et leur impeccable caution scientifique à une manifestation pas aussi sage qu'il n'y paraît.

Car Giuseppe Arcimboldo (1526-1593) est un défi, à plus d'un titre. Si ses portraits anthropomorphiques composés à partir de fruits, de légumes, de plantes ou d'animaux, sont parmi les oeuvres les plus célèbres et les plus vues au monde, ce milanais flamboyant demeure sinon mystérieux, du moins ambigu. Peintre officiel des Habsbourgs, il signa en parfait courtisan une myriade de portraits académiques et ennuyeux de la famille impériale, que les visiteurs découvriront aussi au Luxembourg. Habile mise en abîme pour ses fameuses compositions maniéristes, qui sont à l'inverse furieusement politiques et irrévérencieuses. Ces pamphlets cryptés révèlent l'autre visage d'Arcimboldo. Un esprit libre et éclairé, à la culture encyclopédique. Un ambitieux, habile se faire une place au soleil, certes, mais qui utilisa son pouvoir et son influence pour promouvoir les idées les plus progressistes. Un peintre inégal aussi, parfois génial, parfois paresseux. Toutes les facettes du personnage sont présentes au Luxembourg, pour composer un portrait d'artiste honnête et précis, bien loin de l'hagiographie. Sans effets de manche, il y a ici un vrai point de vue d'historien d'art

L'autre défi considérable quand il s'agit d'Arcimboldo, c'est très prosaïquement de parvenir à dénicher de la matière première. Ses toiles sont rarissimes, non seulement éparpillées dans des nombreux musées à travers le monde, mais aussi très souvent entre des mains privées. Personne d'ailleurs n'avait eu l'audace de s'y coller auparavant, et l'exposition au Luxembourg est la première au monde consacrée à celui qui est pourtant l'un des artistes majeurs de la Renaissance. Nul doute que réunir ces 70 peintures a dû être un véritable cauchemar diplomatique et logistique, a priori impossible à relever, mais le Musée du Luxembourg est parvenu à réaliser ce petit miracle. Face à ses grandes soeurs pas très bienveillantes, c'est là sa botte secrète, son atout imparable.

Alors oui, la scénographie est inexistante. Oui, et encore oui, l'espace est ordinaire, presque banal en dépit de sa dimension historique. Mais le " casting " est ébouriffant, et il y a fort à parier que jamais plus vous n'aurez l'occasion de voir à nouveau rassemblées ainsi toutes ces pièces exceptionnelles. Émotion naïve, enfantine, de se retrouver soudain, pour de vrai, face à ces trognes improbables et mythiques. Somptueuses, généreuses, elles s'offrent avec évidence, volupté, mais gardent, les malignes, leur part de mystère au sein d'une effusion de signes.

Il est de bon ton pour certains apparatchiks de la chose artistique de mépriser ouvertement les manifestations organisées par le musée du Luxembourg, jugées sans appel vieillottes, bourgeoises, sans intérêt. Pire que cela : grand public. Entendre : conçues pour des crétins basiques comme vous et moi. Face à toutes ces bêcheuses folles de leur corps, la simplicité de cette jeune fille bien élevée séduit. Le charme discret de la bourgeoisie, sans doute.