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[archive exposition]
L'Atelier d'Alberto Giacometti

genre: divers


commissaire
Véronique Wiesinger

  • du 17-10-07 au 11-02-08
    Place Georges Pompidou, 75004 Paris
    tel: www.centrepompidou.fr

critique
- Camera Obscura

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[critique]

-___ Camera Obscura

par Jerôme Farssac le 08-11-07

Dans le dossier de presse de l'exposition " événement " que Beaubourg consacre à Alberto Giacometti, il est écrit noir sur blanc que l'ambition de cette manifestation, son objet, sa raison d'être en somme, est de dévoiler le processus créatif de l'immense sculpteur suisse. Et le téméraire document de nous inviter à pénétrer dans la foulée le cénacle ultime. Ce lieu même, matrice intime et mystérieuse, où ce fameux processus se matérialise. Là où l'étrange oeuvre au noir est consommée : l'atelier du maître.

Vaste programme. Pour ce faire, Beaubourg sort l'artillerie lourde. Les superlatifs pleuvent. Les chiffres impressionnent. Roulements de tambour. La plus grande rétrospective jamais consacrée à l'artiste. Plus de 600 pièces couvrant toutes les époques et tous les supports. Une scénographie magistrale et résolument actuelle, qui reconstitue -très littéralement- l'atelier de Giacometti, et met en perspective l'oeuvre et les oeuvres avec des digressions biographiques sous forme de vidéos, de manuscrits ou de photographies. Tout cela n'est pas critiquable en soi. Je ne suis pas allergique à l'ambition et à la démesure. Pour tout vous dire, j'aurais bien aimé aimer cette exposition. Mais il y a un mais. Un problème gigantesque grippe l'énorme machine, la rend dérisoire. Pire : mensongère. Car l'Alberto Giacometti qu'elle dépeint est une pure création, une projection camera obscura où tout est rétréci et à l'envers. Sans rapport, voire même en contradiction, avec celui que nous connaissons à travers ses propres écrits, les écrits des autres, et mille témoignages encore. À travers aussi, et surtout, ses oeuvres.

Filons donc la métaphore, proposée par l'institution elle-même, de l'atelier. Le vrai atelier de Giacometti, sis rue Hippolyte Maindron dans le XIVe arrondissement, était un antre crasseux et bordélique dans lequel tableaux et sculptures s'entassaient à même le sol de terre battue. La tanière d'un artiste dont la création n'avait rien de limpide ou d'harmonieux. Un prodige laborieux, formidablement fertile et fécond, mais qui créait dans la douleur. Le critique d'art américain James Lord, qui a été le modèle de Giacometti en 1964, a notamment raconté l'état de doute et de frustration permanents dans lequel l'acte artistique plongeait Giacometti, qui réalisa pas moins de 18 versions successives de son portrait de Lord sans pour autant parvenir à se satisfaire d'un résultat final sublime, mais que lui jugeait anodin. Cet atelier sombre aux dimensions modestes était la matérialisation spatiale de ces césariennes, de leurs tortueuses fulgurances.

La version proposée à Beaubourg se déploie dans un immense espace lumineux et immaculé. Une cathédrale éthérée dans laquelle ses fameuses sculptures silhouettes inspirées de la statuaire africaine semblent perdues, isolées, hiératiques. Là où elles devraient nous transpercer de leur fragilité, là où nous devrions entendre leur complainte déchirante qui parle de la solitude primordiale de l'homme face à la mort et à l'absence de transcendance, il ne reste que la morgue d'une scénographie glaciale, aseptisée. Pire qu'un contre sens : une trahison. Par une mise en scène frauduleuse, ces statues sont subverties jusqu'à nous asséner un manifeste hautain de mysticisme eugéniste, discriminant. Loin, si loin de la volonté de Giacometti, qui nous voulait les témoins de leurs tentatives belles et vaines, si violemment humaines, si singulièrement nôtres : dépasser leur condition absurde. S'étirer jusqu'à l'infini, vers le ciel. Corps suppliques. Prières muettes face à ce ciel si sourd et si irrémédiablement hors d'atteinte.

Le reste est à l'avenant. Les pièces sont pléthoriques, trop nombreuses, et aucune distinction n'est faite entre les oeuvres originales et les rééditions, pas plus qu'il n'y a de hiérarchie entre les tirages réalisés avec l'accord de Giacometti, et ceux réalisées post mortem. On les mélange allégrement, tout comme on exhibe des plâtres sans bronze, et des bronzes sans plâtres. Voire des foulards, dans une absurde et jusqu'au-boutiste volonté de démontrer avec lourdeur le génie tout terrain de Giacometti. Rien n'a de sens, rien ne fait sens, et l'on est bien vite submergé d'un sentiment aigu d'ennui. Nul lieu de crier au scandale ou à la manipulation. Manipuler supposerait une distance. Et nulle distance, nulle subtilité dans cette approche premier degré, qui consiste à coller des statues sombres dans un grand machin blanc. Pas de scandale, donc. Juste la trahison. Juste l'ennui.

Il semblerait que toute cette approximation, ce fatras, ce mélange des genres douteux, soit le fruit de la lutte acharnée façon vendetta corse que se livre depuis des années la Fondation et l'Association Giacometti. Ces deux entités rivales se disputent à grands coups de procès retentissants la propriété exclusive de la postérité de l'artiste. Et se partagent accessoirement sa succession. Et la rétrospective présentée à Beaubourg, qui se veut globale et définitive, n'est que l'émanation de la seule Fondation. Encore un détail que l'on passe allégrement sous silence, mais l'on aura déjà compris que l'honnêteté intellectuelle n'est pas le point fort du commissariat de cette exposition.

Beaubourg est depuis plusieurs saisons déjà totalement obsédé par sa rivalité avec la Tate Modern. Enjeu: le titre de plus grande institution d'Europe en matière d'art moderne et contemporain. Beaubourg s'imagine damer le pion à son ambitieuse rivale anglaise en imitant maladroitement ses expositions démesurées, type Louise Bourgeois ou Olafur Eliasson. Mais de telles mises en scène sont à la Tate toujours justifiées par les oeuvres et le propos des artistes, tout comme l'architecture post-industrielle de l'ancienne centrale qui l'abrite se prête à merveille à ces dramatisations mégalomanes. La structure plus ludique et morcelée de Pompidou rend en revanche de tels partis pris très aléatoires.

C'est rageant : Pompidou a une autre carte à jouer, une belle carte, mais néglige ses atouts pour s'escrimer à singer la perfide albionne. Giacometti n'aurait probablement pas été dupe de tels procédés. Ironie involontaire, de nombreuses photographies par de grands noms tels Brassaï ou Cartier Bresson le représentent lointain, opaque, indéchiffrable. Infiniment conscient du regard de la caméra et déterminé à ne rien livrer. De moi, vous n'apprendrez rien ici, tel semble être son message. Lui qui parlait si bien de l'art avait eu cette formule définitive : " tout n'est qu'apparence ".