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Le labyrinthe Horvat : 60 ans de photographies

genre: divers


artiste
Frank Horvat


critique
+++_ L'art de démultiplier son être

Autoportrait de Franck Horvat Autoportrait de Franck Horvat Photographie de mode pour le magazine Harper’s Bazaar (1960’s) Photographie de mode pour le magazine Harper’s Bazaar (1960’s) Photographies documentaires Inde 1952-53 Photographies documentaires Inde 1952-53 Promenades à Boulogne Billancourt 1995-96 Promenades à Boulogne Billancourt 1995-96

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[critique]

+++_ L'art de démultiplier son être

par Clémence de Cambourg le 10-02-07

Forts de 350 photographies à mettre en scène pour présenter un artiste aussi riche et généreux que Frank Horvat, on comprend sa fille Fiammetta -scénographe pour l'occasion- et son souhait de mettre sur pied une exposition labyrinthique au Musée des années 30. Avant de se rendre à l'espace culturel de Boulogne- Billancourt, on reste pensif devant le nom de cette première grande rétrospective du photographe français né en 1928 : mais pourquoi donc " Le labyrinthe Horvat " ? C'est que le monde visuel crée par l'artiste ces soixante dernières années est d'un tel éclectisme, que sa fille a comme voulu nous y semer, pour peut-être mieux gommer cette variété susceptible de contrarier certains professionnels de l'arène artistique, prônant avec ferveur l'uniformité de l'oeuvre en photographie. Or, l'hétérogénéité chez Horvat est fascinante et séduisante. Et se perdre dans le dédale de ses photographies s'avère délicieux.

" J'aurais été un touche-à-tout, à la fois ici et ailleurs, curieux et distant, innovant et vieux jeu ", s'explique Frank Horvat en 1996. S'il se définit d'abord comme un " touche-à-tout ", c'est parce qu'Horvat aura appliqué à sa discipline de prédilection les technologies innovantes du siècle passé : passage de l'argentique au numérique, du noir et blanc à la couleur, découverte de l'imagerie digitale... La première partie de l'exposition, présentée chronologiquement et géographiquement, se concentre sur les travaux en noir et blanc de l'artiste, photographe de mode après la seconde guerre mondiale pour des magazines internationaux aussi prestigieux que Vogue et Harper's Bazaar. Si les mises en scène sont extrêmement sophistiquées, on retrouve ces mannequins d'après guerre pour qui les formes et l'éclat -dans leur sourire- n'est pas une tare. Comme nostalgique d'une période que l'on n'a pas connue, on regrette la sécheresse d'enjouement - et peut-être la naïveté- de nos modèles contemporains. On sait bien qu'aujourd'hui beauté rime avec froideur et impassibilité. En observant ces clichés d'après-guerre, peu étonnant donc que la mélancolie puisse agréablement nous envahir.

À mille lieues des podiums pailletés de Londres et New York, Horvat se passionne pour le voyage. Le quatrième étage du musée présente des dizaines d'images documentaires venues des quatre coins de la planète (Inde, Pakistan, Brésil, Etats-Unis). Horvat dévore ses pellicules autant qu'il absorbe merveilleux paysages et visages expressifs, comme le dévoile sa série " photographies documentaires en Inde 1952-1953 ". Ici, la technique d'approche est spontanée, franche et instinctive. Lorsqu'à ses débuts il montrera ses clichés de mode à Henri Cartier Bresson, celui-ci lui lancera : " On ne peut pas être à la fois metteur en scène et témoin ! ". Pourtant, si avec ses mannequins maquillés Horvat scénarise, le même oeil se positionne en témoin lors de ces voyages. Horvat documente une Europe qui à l'époque voyage peu, une époque ou voyage rime avec grande expédition. En découvrant ces images, la nostalgie une fois de plus accapare les consommateurs abusifs de vols charter que nous sommes.

Les dernières photographies présentées (ou premières pour ceux qui se perdent dans le labyrinthe !) sont des tirages couleur et restent pour la plupart le fruit de balades franco-françaises. Ainsi, Frank Horvat propose une série intitulée " promenades à Boulogne-Billancourt 1995-1996 ", photographies de scènes de rue et macadams grisés, sorte de petit journal d'un promeneur à l'affût du moindre détail insignifiant pour beaucoup (bouche d'égout, sac poubelle, store d'échoppe). Certes, ces images séduisent et touchent moins, mais elles démontrent combien Frank Horvat sait fouiller dans son être, unité complexe sans cesse en quête de nouvelles sensations. Un brin schizophrène, l'homme exploite brillamment ses manières d'être qu'il démultiplie sans limite . Dans un pays comme la France, où l'on aime cruellement catégoriser et conserver les gens dans des boîtes en fer guère épanouissantes, Frank Horvat ne peut que ravir ceux pour qui la diversité est un art.

Clémence de Cambourg