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[archive exposition]
Le Fou de Smilovitchi

genre: divers


commissaire
image disponible Marc Restellini


critique
++__ Le tourment flamboyant

 Grotesque, circa 1922-23, huile sur toile, Musée d'art moderne de la Ville de Paris DR Grotesque, circa 1922-23, huile sur toile, Musée d'art moderne de la Ville de Paris DR La route montante, circa 1918, huile sur toile, collection privée DR La route montante, circa 1918, huile sur toile, collection privée DR

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[critique]

++__ Le tourment flamboyant

par Jerôme Farssac le 19-11-07

La vie de Chaïm Soutine (1893-1943) épouse presque jusqu'à la caricature le cliché de l'artiste maudit, consumé par son art et ses tourments intérieurs. Né à Smilovitchi, minuscule shtetl de 400 habitants perdu au fin fond d'une Biélorussie tsariste où il ne faisait pas bon être juif, il restera à jamais hanté par le cauchemar d'une enfance misérable, marqué au double fer rouge des pogroms et d'une éducation religieuse ultra-orthodoxe. Cet autodidacte de la peinture cultiva toute sa vie un goût obsessionnel pour l'ombre et le secret. Introverti, sauvage, ombrageux, il ne se rendait même pas au vernissage de ses propres expositions, et se tint résolument à l'écart de la scène artistique de son temps, le Montparnasse mythique de l'Ecole de Paris. Nul journal, nulle correspondance. À peine quelques témoignages, ceux de ses rares amis et femmes de sa vie. Une poignée de photos. Et les sublimes portraits réalisés par Modigliani, où il apparaît les joues creuses et le regard fiévreux. Modigliani, son " frère ", avec qui il buvait sec et fréquentait les filles, et dont la mort en 1920 le laissa orphelin. Son oeuvre seule, au fond, nous renseigne sur l'énigme Soutine.

Une énigme que se propose de déchiffrer une nouvelle venue dans le cénacle restreint des musées parisiens, qui s'était déjà signalée récemment avec une assez jolie exposition Roy Lichtenstein. L'impétrante est née de la volonté atypique de banquiers -en l'occurrence le crédit agricole- de résister à la spéculation immobilière et de consacrer à l'art un espace magnifique et monumental au coeur de Paris, dans un quartier où le mètre carré se négocie à prix d'or. Forte de son adresse prestigieuse -Place de la Madeleine, il y a pire- et de sa magnifique façade néo-palladienne impeccablement ravalée, la jeune institution (contradiction in terms ?) consacre au " fou de Smilovitchi " une rétrospective riche de 80 tableaux majeurs.

On retrouve avec Soutine les mêmes qualités et les mêmes défauts repérés à l'occasion de l'expo Lichtenstein, et poussés ici jusqu'à l'extrême. Même absence totale de tentative scénographique : les toiles s'entassent les unes sur les autres, jusqu'à atteindre un degré presque comique de n'importe quoi. Même générosité brouillonne, presque naïve, qui offre aux visiteurs des toiles de premier choix, couvrant toutes les " époques " de Soutine. Les années agitées de " la Ruche ", la cité pour artistes où il vécut à Montparnasse. Le séjour prodigieux à Céret où il produisit entre 1920 et 1922 plus de 200 toiles. Les paysages crépusculaires d'Indre-et-Loire, peu de temps avant sa mort.

L'imaginaire violent et tourmenté de Soutine résiste mieux à l'épreuve d'une mise en espace totalement ratée que la peinture maligne et bourrée de références de Lichtenstein, un peu délicate pour ce traitement de choc. Très vite, on oublie l'invraisemblable et calamiteux accrochage, détail finalement insignifiant face à la force inouïe du regard de Soutine, à son expressionnisme barbare et raffiné. En proie à de terribles accès de désespoir, et chroniquement insatisfait de son travail, il brûlait ou lacerait fréquemment ses toiles, et une part importante de sa production a ainsi disparue. Il ne reste par exemple rien de toute sa création antérieure à son arrivée à Paris en 1913, qu'il a systématiquement réduite en cendres. Chacune des 80 toiles est ainsi comme la survivante d'un improbable holocauste.

La peinture visionnaire de Soutine annonce et préfigure quelques-uns des géants de la seconde moitié du XXe siècle. Jackson Pollock. De Kooning. Francis Bacon, surtout, qui l'adulait et se réclamait de son influence. Magie noire d'une technique très particulière, heurtée, viscérale. Éclat obscur d'une palette flamboyante. Le génie âpre et abrasif de Soutine scrute les âmes. On ne ressort pas tout à fait indemne de la confrontation.