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[archive exposition]
De Kuroda à Foujita: Peintres japonais à Paris

genre: divers


commissaire
Kimiko Niizeki


critique
++__ Soleil Levant

Takeshi Fujishiyima,"Profil de femme", 1926, Pola Art Foundation Takeshi Fujishiyima,"Profil de femme", 1926, Pola Art Foundation Foujita, "Femme nue à la tapisserie", 1923, the National Museum of Modern Art, Tokyo, copyright Kimiyo Fujita Foujita, "Femme nue à la tapisserie", 1923, the National Museum of Modern Art, Tokyo, copyright Kimiyo Fujita

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[critique]

++__ Soleil Levant

par Jerôme Farssac le 29-11-07

C'est un missionnaire catholique français, le père François Xavier, qui introduisit en 1549 la peinture de style "occidental" au Japon. Une tentative d'hybridation culturelle qui fit long feu, puisque dès 1587, une politique très stricte de fermeture du pays aux étrangers mit un terme (provisoire) à son développement dans l'archipel. Au fil des siècles, plus ou moins en cachette selon l'humeur du temps et avec plus ou moins de bonheur, les peintres japonais vont tout de même tenter de s'approprier les techniques et les matériaux de la peinture occidentale par le biais des quelques rares ouvrages et traités venus d'Europe qui circulaient en dépit des restrictions, à l'image du samurai Gennai Hiraga qui s'initia à la peinture à l'huile en étudiant Le Grand Livre des Peintres du hollandais Gérard Lairesse. Mais ce n'est que lors de l'entrée du pays dans l'ère Meiji (1868-1912) que la peinture " yôga " (à la manière occidentale, par opposition au style "nihonga" d'inspiration japonaise) peut véritablement s'épanouir. Les peintres japonais peuvent désormais utiliser ce matériau jusqu'alors introuvable que sont les couleurs à l'huile, médium magique et versatile à la puissance d'expression inégalée, alors qu'ils ne disposaient jusqu'alors que de pigments " nikawa " liés par de la colle animale. Ils peuvent surtout se rendre enfin en Europe, et tout particulièrement en France, pour y étudier et se confronter à leurs homologues occidentaux.

Seiki Kuroda débarque à Paris en 1884. Il n'est certes pas le premier nippon à s'installer dans la " ville-lumière ", où il est accueilli par le peintre Hôsui Yamamoto et le marchand Tadamasa Hayashi. Mais il s'affirme d'emblée par son talent et son influence (il est issu d'une riche famille de politiciens) comme celui qui va définir et structurer la peinture yôga moderne. Elève de Collin, il exposera avec un certain succès sa création, à mi-chemin entre académisme et naturalisme. De retour au Japon en 1893, il fera jouer ses réseaux pour créer au sein de l'Ecole des Beaux-Arts de Tokyo une section de peinture occidentale qu'il dirigera jusqu'à sa mort. Il fondera aussi la Société du Cheval Blanc, bras armé regroupant artistes, professeurs et étudiants. Ces deux structures seront le creuset de tout le mouvement Yôga de la première moitié du XXe siècle.

Dans le sillage de Kuroda, les artistes japonais ne vont dès lors plus cesser de venir chercher à Paris, sans toutefois toujours le trouver, une certaine forme de graal artistique La qualité intrinsèque de leur production n'est pas ce qui séduit au premier regard l'oeil fatigué du visiteur, saturé depuis le berceau d'académisme ou d'impressionnisme. D'un point de vue formel, les oeuvres présentées sont inégales, du moins celles réalisées à la suite de la participation de divers artistes japonais (Asai, Fujishima, Wada...) à l'Exposition Universelle de 1900. Mais l'erreur serait justement de juger ces peintures selon ce strict point de vue formel trop étroit. C'est un art adolescent qui nous est dévoilé dans la partie initiale de l'exposition, en plein processus d'assimilation d'une approche esthétique étrangère, inédite, et de ses corollaires techniques. Un art en devenir dont la maladresse émeut par ce qu'elle révèle de foi en la peinture. Une innocence. La citation -Renoir, Manet, Cézanne, Ingres, Utrillo, Picasso selon les cas- n'est pas gratuite chez ces " étudiants " studieux. La fraîcheur de leur regard induit une novation, une invitation à revisiter et réévaluer comme ils le firent les présupposés de la tradition picturale européenne, celle-là même dont nous sommes issus et qui signe nos réflexes esthétiques. Une ombre violette ou bleutée là où elle est d'habitude grise ou noire. Une matière un poil épaisse là où elle est généralement maigre. Infimes et infinis décalages.

Les artistes japonais ne resteront pas longtemps dans cette phase d'imitation, comme le démontre la suite de l'exposition. Yasui Sôtaro et Umehara Ryûzaburo cherchent dès 1907 à élaborer une synthèse entre matière occidentale et esprit oriental. Débarrassés des contraintes d'une technique qu'ils maîtrisent désormais, ils absorbent les influences pour mieux s'en départir et parvenir à une peinture à l'huile occidentaliste spécifiquement japonaise, jusque dans les techniques employées : Umehara utilise ainsi le " washi " (papier japonais à base d'écorce de murier) comme support et mélange des pigments minéraux propres au " Nihonga " à sa peinture à l'huile. Une chose frappe : l'individualité de ces artistes, qui creusent chacun un sillon hautement personnel, tout en investissant de leur identité japonaise le champ pictural. Au-delà de l'académisme de rigueur, une " façon" nipponne se fait jour au fil des artistes et des oeuvres, qui se saisit de l'essentiel avec finesse et sobriété.

Le Paris de l'entre-deux-guerres sera mieux que le simple théâtre d'une croissance exponentielle du nombre de peintres japonais venus étudier ou créer, qui passe d'une petite vingtaine en 1912 à plus de 500 en 1923. Il sera le lieu et le moment où le mouvement " Yôga " se débarrasse de l'ultime scorie qui entrave son plein accomplissement : la tentation de l'académisme. Foujita, le plus célèbre de tous, la rejette pour inventer une mythologie délicate peuplée de personnages de porcelaine, tandis que Yûzo Saeki, le plus émouvant, développe un expressionnisme où les vieux quartiers de Paris se nimbent de couleurs sombres. Sakamoto, Kojima et Okamoto se forgeront à leur tour un style très personnel, et parachèveront la modernisation de l'art japonais.

En 50 tableaux et 12 artistes emblématiques, la très jolie exposition organisée à la Maison de la culture du Japon retrace avec intelligence et sensibilité cette ruée vers l'or picturale. Simplicité et équilibre: pas trop de pièces, juste assez pour avoir une perspective assez large. Pas de pompe inutile, ou d'ambition démesurée. Une scénographie discrète. Un commissariat scientifique rigoureux mais sans raideur. Une jolie petite exposition, vraiment, qu'on pourrait presque croire inoffensive. Mais sous des apparences policées, elle assène aussi une certaine leçon : les apogées ne sont que les antichambres de la chute, et les affinités électives passent. Nostalgique jusqu'à l'amertume, elle dresse un bilan définitif sans ouvrir aucune perspective d'avenir. Et pour cause. Hier, Paris accueillait les artistes du monde entier, et une culture insulaire se réinventait après des siècles de crispation identitaire. Aujourd'hui Paris roupille, Tokyo regarde ailleurs, et le dialogue culturel entre la France et le Japon se résume aux sacs à main Vuitton revisités par Murakami. Léger malaise...

Mais l'occasion est trop belle et trop rare de découvrir des artistes passionnants qui jouissent tous au Japon d'une immense notoriété, mais demeurent, à l'exception de Foujita, à peu près inconnus en France. L'occasion aussi de découvrir l'impeccable Maison de la Culture du Japon à Paris, petit morceau de Soleil Levant transporté en bord de Seine.