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REQUISITOIRE Le Plancher de Jean

genre: divers


artiste
image disponible Martin d'Orgeval


critique
+++_ Retrouvailles

Série REQUISITOIRE, 2007, Copyright Martin d'Orgeval Série REQUISITOIRE, 2007, Copyright Martin d'Orgeval UNDEF UNDEF Série REQUISITOIRE, 2007, Copyright Martin d'Orgeval Série REQUISITOIRE, 2007, Copyright Martin d'Orgeval

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[critique]

+++_ Retrouvailles

par Jerôme Farssac le 10-12-07

Martin d'Orgeval est une vieille connaissance. Au début des années 90, François-Marie Banier* avait photographié sa singulière grâce adolescente. De lui, on ne savait rien, ou presque. Juste une légende, ce nom qui claque, comme tiré d'un roman de Jean Cocteau. Et au-delà de l'état-civil, une attitude : alangui sous le soleil d'Evora ou capté façon mugshot, il déjouait l'imposture de la mise en scène de sa jeunesse et de sa beauté. Sérieux, presque grave, comme on peut l'être à 20 ans, il défiait l'objectif pour s'imposer sujet, et surtout pas modèle. Au fond de son regard sombre, quelque chose de l'ordre de l'exigence. Comme une promesse. Les années ont passé. De Martin d'Orgeval, on avait peu de nouvelles. À peine savait-on qu'après des études d'histoire de l'art, il collaborait toujours avec Banier. Dans l'ombre du grand photographe, ce jeune homme pas pressé organisait de (belles) expositions et éditait de (beaux) livres. Un apprentissage de luxe, confidentiel sinon secret.

Puis d'un seul coup, Martin d'Orgeval est partout. Le garçon entraperçu sur ces photos déjà vieilles est devenu un homme, et sort des coulisses. Une première exposition personnelle en 2006, à 33 ans -un age pour le moins intéressant- qui voyagea entre Rome, Naples et Paris. Des participations aux éditions 2007 des Transphotographiques de Lille et de la Nuit Blanche. Une exposition collective en Allemagne. Autant de rendez-vous manqués par manque de temps ou éloignement géographique. Aiguisée par la beauté tellurique de quelques photographies d'idoles de l'île de Pâque " googlisées " à la hâte, l'attente virait un peu à la torture. Jusqu'à " REQUISITOIRE, le plancher de Jean ", sa seconde exposition personnelle qui se tient depuis le 10 octobre à la Maison Européenne de la Photographie. Martin d'Orgeval y fait semblant d'apparaître pour mieux se dérober. On croyait le voir enfin, et c'est un jeune paysan Béarnais nommé Jean que l'on découvre. Un garçon ordinaire qui étudiait pour devenir instituteur, et qu'un chagrin d'amour pousse à s'engager -un comble pour cet antimilitariste fervent- comme parachutiste au cours de la guerre d'Algérie. À la suite du suicide par pendaison de son père, il est contraint à 20 ans de reprendre la ferme familiale, et s'enfonce dès lors dans la schizophrénie. En compagnie de sa mère et de sa soeur, il se coupe du monde, se nourrit de cueillette. Armé d'un fusil et juché sur un tracteur, il surveille inlassablement ses terres laissées à l'abandon. Le décès de sa mère marquera son basculement total dans la folie. Il cesse de s'alimenter et se cloître dans une chambre de 16 m2 dont il grave nuit et jour le plancher. Pendant cinq mois, il va y déverser son délire de persécution, avant de mourir de faim en 1972, à l'âge de 33 ans. Une tragédie paysanne, un drame minéral et anonyme où Bernanos le dispute à Maupassant. Un vrai sujet. Une prise de risque maximum : à défaut d'un point de vue clair, ce sera le naufrage. Le pathos, le voyeurisme. La sollicitude condescendante et insupportable des dames patronnesses.

Certaines attentes ne sont pas vaines. Martin d'Orgeval regarde la folie dans les yeux et, comme sur les photos de sa jeunesse, son regard ne cille pas. Lumière naturelle. Appareil positionné de manière à répliquer les distances mêmes auxquelles Jean a exécuté ou observé son " oeuvre ". Une approche que l'on peut percevoir comme quasi-documentaire, mais dont la dimension initiale -réaliste et minimaliste- bascule soudain dans l'incarnation. Une incarnation d'abord strictement sensuelle : l'alternance frénétique des perspectives axiales ou frontales précipitent le visiteur dans un piége sensoriel qui l'oblige sans répit à alterner les points de vue. À regarder au plus près de la matière entaillée et rongée par l'humidité du bois, au plus près des blessures, puis à embrasser plus largement le plancher et y être giflé par une sémantique d'une violence inouïe, qui tire sur tout ce qui bouge. L'expérience sensuelle à son tour mute. La quasi-transe, scandée par le verbatim délirant aux accents d'Artaud de Jean et la magnifique lecture diffusée dans une des salles de l'exposition qu'en fait Pascal Greggory, devient mentale. On ne sait plus qui regarde qui, et quoi. Le regard de Martin est celui de Jean. Celui de Jean le nôtre. Et le nôtre ne sait plus ce qu'il doit voir : le bois devenu chair, la chair devenue mot, le mot devenu cri. Une porte s'entrouvre, vers un territoire interdit. L'espace d'un instant, indicible, Jean est là, tout entier.

Depuis Jean Dubuffet, on savait le talent des " fous ", l'invraisemblable richesse de leur imaginaire. Les photographies de Martin d'Orgeval permettent d'envisager le plancher de Jean pour ce qu'il est aussi : une oeuvre d'art à part entière. Elles n'éludent pas non plus sa dimension sociale, presque politique : l'institution psychiatrique n'a pas sauvé Jean, pas plus qu'elle ne sauve aujourd'hui, faute de places dans les hôpitaux, toutes ces personnes souffrant de troubles mentaux, livrées à la rue quand elles ne sont pas confinées dans des prisons. Mais elles font bien mieux que simplement donner à voir un art brut vertigineux, ou véhiculer un message. Elles sont elles-mêmes une oeuvre d'art, et la révélation tonitruante d'un talent majeur. Ferventes, expressionnistes, elles explorent cette peur intime, nichée au fond de chacun de nous : sombrer dans la folie. Martin d'Orgeval a une manière qui réconcilie fougue et délicatesse, assise sur une vision limpide de son médium : " Une photo, ce n'est pas une image, c'est une histoire ". Soyons nets : l'histoire de Jean, telle qu'il nous la conte et telle qu'il la fait surgir de l'ombre, bouleverse. Son exposition est ce que l'on a vu de plus beau depuis des lustres. Non, certaines attentes ne sont pas vaines : le jeune homme d'Evora a bel et bien tenu la promesse que l'on avait cru lire autrefois dans le reflet de son oeil noir.

NB : Depuis le 14 juin 2007, le Plancher de Jean est exposé à l'initiative du professeur Jean-Pierre Olié à l'Hôpital Sainte-Anne (1, rue Cabanis, 75014 Paris).

*Livre publié en 2003 aux éditions Gallimard à l'occasion de l'exposition François-Marie Banier à la Maison Européenne de la Photographie.

Le catalogue de l'exposition, avec un préface du professeur Jean-Pierre Olié, est disponible aux éditions MEP/ Les éditions du Regard

[bio]
artiste: Martin d'Orgeval
UNDEF

Photographe

Né à Paris en 1973.

En même temps qu'une formation poussée en histoire de l'art, il édite le travail du photographe François-Marie Banier, organise plusieurs de ses expositions et publie un certain nombre de ses livres, dont " Perdre la tête " (Villa Medicis, 2005, éd. Steidl, Prix allemand du meilleur livre de photographie 2006) et " Le Chanteur muet des rues " avec l'écrivain italien Erri De Luca (Gallimard, 2006).

EXPOSITIONS PERSONNELLES

" Pâques " 2006 : Scuderie di Palazzo Ruspoli, Rome Museo Archeologico Nazionale, Naples 2007 : Galerie Ghislain...

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