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[archive exposition]
Shirin Neshat: nouvelles oeuvres

genre: divers


artiste
image disponible Shirin Neshat

  • du 08-02-08 au 05-04-08
    30 avenue Matignon, 75008 Paris
    tel: 01 42 89 89 03/www.denoirmont.com

    infos: Du lundi au samedi, de 11h00 à 19h00


critique
+++_ Personnages en quête d'auteur

Faezeh et Amir Khan Faezeh et Amir Khan Haji Haji Zahra Zahra

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[critique]

+++_ Personnages en quête d'auteur

par Jerôme Farssac le 13-02-08

" Je lutte sans cesse contre la douleur de l'aliénation culturelle et du déracinement. Au fil du temps, j'ai accepté mon état de nomade, d'étrangère à ma propre culture et à celle de mon pays d'adoption ".

En matière d'exil, intérieur ou géographique, Shirin Neshat sait de quoi elle parle. Née en Iran en 1957 au sein d'une famille de la bourgeoisie aisée et libérale, elle émigre en 1974 -à 17 ans- aux Etats-Unis pour y poursuivre ses études. L'Iran qu'elle quitte et dans lequel elle a grandi, cet état paradoxal, prospère et occidentalisé en apparence, mais qui ploie sous le joug d'une police politique féroce, va bientôt disparaître. Pour l'heure, Shirin Neshat est une privilégiée qui coule une jeunesse dorée sur fonds de campus de la côte ouest. Elle poursuit des études d'art, dans une école privée très chic de San Francisco, puis à la prestigieuse université de Berkeley. En 1979, la révolution islamique balaie le régime du Shah, et la transforme du jour au lendemain en exilée. Ce n'est qu'en 1990 qu'elle retourne brièvement à Téhéran, pour y découvrir un Iran inconnu : les rues de la capitale offre désormais le spectacle d'innombrables créatures en noir, couvertes du tchador que leur impose la Charia. Une image qui brûle la rétine de Shirin "l'américaine". Ce choc fondateur va cristalliser sa vocation artistique et déterminer la ligne narrative quasi-obsessionnelle de sa création.

Elle qui n'avait été jusqu'alors qu'une artiste dilettante jamais exposée, à part une ou deux vagues participations à une poignée d'expositions collectives, se met au travail. Les femmes en noir de Téhéran seront son ossature. Elle entame une série d'autoportraits où elle porte le tchador et dévoile les seules parties de son corps (yeux, mains, pieds) que la loi islamique autorise à montrer, le reste étant recouvert de calligraphies farsi aussi belles qu'énigmatiques. "Unveiling" (en anglais : " dévoiler "), sa toute première exposition personnelle, a lieu à New York en 1993. L'immédiateté de l'esthétique de Neshat, associée à un sens aigu de la composition et de la lumière, est une évidence. La série "Women of Allah" en 1994 enfonce le clou : Neshat s'y photographie voilée et armée. Le message est clair : la résistance infinie des femmes aura un jour la peau des Mollahs. Tout en continuant à explorer le médium photographique, Neshat s'intéresse de plus en plus à la vidéo. En 1998, "Turbulent", sa première installation majeure, met en scène deux projections face à face. L'une montre un homme entonnant une chanson d'amour mélodieuse devant un public masculin qui l'applaudit à tout rompre. Au même moment, l'autre vidéo débute. Une femme voilée y psalmodie un chant étrange ponctué de gémissements devant une salle vide. Le succès est retentissant. Neshat reçoit le Lion d'Or de la Biennale de Venise, et devient une star. Les prix pleuvent, les expositions de prestige se multiplient. De nouvelles installations sont dévoilées : "Soliloquy", puis " Rapture ", dans lesquelles Neshat s'éloigne de l'expression politique littérale pour favoriser une dimension de plus en plus clairement allégorique, voire poétique. "La réalité est décevante" glisse-t-elle, comme pour se justifier. "Passage", réalisé en 2001 avec le compositeur Philip Glass, marque le franchissement d'un ultime rubicond. Neshat y ose la couleur, là où elle n'avait utilisé que le noir et blanc. Elle s'affranchit ainsi de bien plus que d'un dogme esthétique : le verrou d'un certain manichéisme thématique vient aussi de sauter. Les manifestes peuvent se muer en fiction.

C'est chose faite en 2003 avec "Mahdokht". Le film évoque une vierge de 40 ans écartelée entre angoisse de la sexualité, fantasme de l'amour romantique et désir obsessionnel de maternité. Neshat a puisé son inspiration et trouvé son héroïne dans un roman de l'iranienne Shahrnush Parsipur, "Women without men". Cet OVNI écrit dans une veine de réalisme magique entrecroise les vies de 5 femmes au cours de l'été 1953, ce moment clé de l'histoire moderne de l'Iran qui voit les Empereurs de la dynastie Pahlavi retrouver le pouvoir à la faveur d'un coup d'état fomenté par la CIA. Son analyse sans fard de la sexualité féminine et le parallèle très clair qu'il établit entre des femmes à la recherche de la liberté et un pays qui aspire à l'indépendance et à la démocratie hors de toute influence étrangère valurent bien sûr à son auteur emprisonnement et exil. La vidéo, plastiquement inspirée, pêche par un certain maniérisme narratif. On y sent Neshat aux prises avec le processus et la forme cinématographiques. Le sublime et bouleversant "Zarin" en 2005 frappe à l'inverse très fort. Toujours tiré de "Women without men", il retrace l'itinéraire d'une jeune prostituée qui s'enfonce peu à peu dans la folie. Le visage de ses clients disparaît, ce qu'elle interprète comme une punition divine pour ses pêchés. Elle s'enfuit du bordel où elle était confinée depuis l'enfance pour se réfugier dans des bains publics, et s'y purifier en se frottant jusqu'au sang. Neshat y réussit un prodige très rare en matière de vidéo : la forme splendide, quelque part entre Lucian Freud et Le Caravage, avec des bouffées de Bacon, n'est que l'écrin d'une vraie fiction. À quelques années lumières des installations désincarnées d'une Sam Taylor Wood, le conte oriental amer que nous livre Neshat est l'oeuvre d'une cinéaste, qui maîtrise désormais le tempo du montage, sait insuffler une densité, une altérité à son héroïne, et choisir ses interprètes : la jeune comédienne marocaine qui incarne Zarin est bouleversante. Son visage et son corps décharnés, associés à l'orientalisme irréel de la photographie, résonnent comme une mise au point : la violence aux femmes prend de multiples formes, et n'est pas l'apanage des musulmanes : l'injonction à la beauté et à la jeunesse faite aux occidentales a aussi des conséquences, par exemple l'anorexie. Et Neshat n'est pas davantage la figure de proue radical chic d'une sorte de World Art post-colonialiste, à ranger dans la case féministe spécialiste de la chose iranienne. Son discours, même s'il s'inspire de sa culture d'origine, est universel. Il y est question d'identité et de société, d'utopie et de refuge, et de toutes ces lignes qui nous fracturent : homme/femme, Est/Ouest, dominant/dominé. Neshat ne mâche pas ses mots : " la plupart des critiques que je lis sur mon travail me semblent surtout refléter l'incapacité des occidentaux à comprendre les artistes non-occidentaux, ou plutôt leur tendance à nous réduire justement à cela : des artistes exotiques qui parlent de choses lointaines " .

Depuis le 8 février, la galerie Jérôme de Noirmont présente ses deux nouvelles vidéos. L'événement est de taille, à double titre. D'abord parce que c'est Neshat, bien sûr. Mais aussi car il est rare qu'une artiste de ce calibre montre son travail en avant-première mondiale à Paris, New York ou Londres étant le plus souvent préférés. Il faut donc saluer le travail de Jérôme de Noirmont qui, avec quelques autres galeristes audacieux et ambitieux (Emmanuel Perrotin, Yvon Lambert, Thaddeus Roppac, Kamel Mennour...), fait en sorte que Paris ne soit pas totalement supplantée par ses grandes soeurs anglaise et américaine. Il s'est d'ailleurs associé à la grande galeriste new-yorkaise Barbara Gladstone pour produire les deux nouveaux projets de Neshat. Tournées au Maroc, les deux vidéos poursuivent son exploration du roman de Parsipur avec deux nouveaux portraits de femmes : " Munis " et " Faezeh ". Elles sont projetées sur un écran unique, en format Cinémascope, d'une dimension permettant de voir les personnages en taille réelle. Une salle à l'intérieur de la galerie est spécifiquement aménagée à cet effet. C'est d'ailleurs le vrai intérêt de l'installation : l'accent mis sur l'interaction avec le spectateur, une interaction émotionnelle et viscérale. Pour mieux désamorcer une certaine sécheresse ? La faute peut-être aux histoires alambiquées, moins limpides et fortes que celle de la bouleversante Zarin, mais les deux nouvelles héroïnes de Neshat, sans franchement décevoir, laissent sur sa faim. C'est beau, mais un peu vain, et l'on reste sur le seuil, pile au bord de l'émotion en dépit de la proximité visuelle. La surprise est ailleurs, dans les photographies qui accompagnent les " récits " vidéos. Neshat y manifeste un appétit renouvelé pour ce médium. Ses portraits en couleurs et en très grand format d'hommes et de femmes en position frontale paraissent tout droits sortis, par on ne sait quelle faille spatio-temporelle, de ce fameux été 53. Certains tirages sont directement rehaussés de calligraphie à l'encre, détail symbolique renvoyant à la tradition persane de confrontation entre image et texte. En contrepoint, des photos en noir et blanc reconstituent le contexte global de cet été à Téhéran, comme autant de chorégraphies d'ensemble sur fond d'histoire en marche. L'homme dans la tourmente du collectif. L'individu face à la foule. Toujours ces mêmes lignes de partage, ces mêmes fractures antagonistes et indissociables, à l'image du regard de Neshat qui met en concurrence onirisme et réalisme, et s'engouffre dans la tension entre ces deux pôles. Le résultat est une topographie humaine, un réseau d'individualités qui se heurtent et se confondent avec la " bigger picture " de l'histoire et de la géographie urbaine.

Neshat est arrivée à un certain stade de son évolution artistique, et doit désormais trancher entre vidéo et fiction, cinéma et art. Avant cette nouvelle frontière, elle semble puiser de la force et de la cohérence par un retour aux sources de l'image, comme on pourrait dénouer ses muscles avant de se jeter dans le vide. Et de fait, elle a déjà franchi le pas : elle a tourné à Casablanca au printemps 2007 un long-métrage dont la sortie est prévue courant 2008, et dans lequel elle reviendra à nouveau sur cet été 53 séminal, dont les soubresauts au-delà du temps continuent de mettre le réel, et la réalité iranienne contemporaine, en mouvement. Tout s'éclaire par un détail : les calligraphies farsi qui griffent et caressent certains grands formats sont des fragments du script. Voilà la réponse à ce sentiment de latence et d'invite que généraient au final vidéos et photos. Comme dans Pirandello, ces hommes et ces femmes étaient des fantômes en attente d'incarnation, des personnages en quête d'auteur.

[bio]
artiste: Shirin Neshat
Shirin Neshat

Shirin Neshat est née en 1957 à Qazvin, en Iran.

Elle quitte son pays en 1974 pour entreprendre des études artistiques aux Etats-Unis, à la très progressiste université de Berkeley. En 1990, elle retourne pour la première fois en Iran après la révolution culturelle, et éprouve par elle-même l'horreur de la condition de vie des femmes dans une société sous la coupe des mollahs.

L'art sera sa réponse à l'oppression. Elle réalise dès 1993 des autoportraits photographiques ainsi que des portraits de femmes de sa génération qui ont fait l'objet de la publication "Women of Allah". A partir ...

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