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Zwelethu Mthethwa : Private/Public Spaces

genre: divers



critique
++__ La dignité humaine au premier plan

Untitled from interior Series N ° 9, 2002/2006 Pièce unique Untitled from interior Series N ° 9, 2002/2006 Pièce unique Zwelethu MTHETHWA Untitled from Sugar Cane Series N°6, 2004/2006 Zwelethu MTHETHWA Untitled from Sugar Cane Series N°6, 2004/2006 Untitled from Sugar Cane Series N°6, 2004/2006 Untitled from Sugar Cane Series N°6, 2004/2006

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[critique]

++__ La dignité humaine au premier plan

par Clémence de Cambourg le 16-02-07

Zwelethu Mthethwa avant tout documente, et non sans engagement. Si les habitants de la région du Cap, dont il a tiré des portraits numériques ces dernières années, prennent la pose devant son objectif, l'artiste sud-africain n'est pas plus animé par la mise en scène photographique que par son approche documentaire. Sa série " Private/Public Spaces ", actuellement présentée à la Galerie Anne de Villepoix dans le quartier de Beaubourg, interroge la vérité économique et sociale de L'Afrique du Sud post-Apartheid. Tel un " reporter-illustrateur ", Mthethwa propose des tirages couleur interpellant notre curiosité sur les conditions de vie des populations noires contraintes à quitter les zones rurales pour les alentours insalubres de la capitale sud-africaine. Les conditions de vie y sont extrêmement pénibles, nous le savons, mais l'artiste s'engage ouvertement à montrer comment, pour ces populations, misère ne rime ni avec indignité, ni avec déshonneur.

Dans la seconde salle de la galerie, l'objectif de Mthethwa s'infiltre dans leurs baraquements de fortune au décor caractérisé par des feuilles issues de journaux et magazines apostées aux murs ou sur des tables. Cache-misère ou utilisés en guise de nappe, ces pages de journaux et photographies de presse marquent leur besoin vital de gommer au mieux la précarité de l'univers dans lequel ils évoluent. Si pour nous Européens, le papier journal permet de mieux attiser le feu l'hiver, il leurs permet à eux d'accueillir décence et dignité dans leurs habitations. Pour Mthethwa, " ces photographies montrent l'humanité et la dignité des occupants dans leurs espaces privés. Ils en sont fiers et affirment qu'ils en sont propriétaires." Nous le croyons sur parole. Et c'est parce que ses photographies parlent d'elles-mêmes. En effet, ni la femme coiffée d'un boubou blanc aux mains délicatement posées sur le genou, ni le jeune homme au bonnet noir allongé sur un lit minuscule, ne semblent honteux à entrouvrir, et plus ouvrir, la porte de leur univers intime.

La quête de la dignité dans le logement en Afrique du Sud, chère à l'artiste Zwelethu Mthethwa dans cette série, est un sujet auquel nous ne pouvons être insensibles, et jusqu'ici en France puisqu'un rapport récemment publié annonce pas moins de 10% de mal logés. Bien sûr, ne comparons pas nos banlieues aux townships du Cap, mais force est d'imaginer que les papiers journaux cache-misère ou protecteurs ne sont pas tous empilés avec les bûches au coin du feu en France. Sur ce point, Axel Dibie, proche collaborateur d' Anne de Villepoix opère un saisissant parallélisme entre les photographies de Mthethwa et le premier court-métrage réalisé par Maurice Pialat en 1961, intitulé " L'amour existe ". " Ce film traite du violent décalage qui existait alors en France entre habitat traditionnel, et les exigences du travail moderne conduisant souvent à des conditions d'hébergement immondes et insalubres. Le lien entre la série "Interiors" de Mthethwa et ce film se situe au niveau d'un détail, mais demeure très symbolique : les immigrés nord-africains calfeutraient les baraquements de leurs bidonvilles avec des papiers journaux et des cartons pour tenter de couper le vent." Certes, ce film nous reporte aux années 60, mais cet effrayant décalage a-t-il disparu? Rien n‘est moins sûr au vu de l'actualité glaçante de ces dernières semaines.

Changement de décors. Après s'être plongé dans les intérieurs privés de ces populations sud-africaines, l'artiste propose une série de travaux consacrée aux coupeurs de cannes à sucre, portraiturés dans les champs lors d'une pause. Souvent qualifié d'esclavage moderne, le travail de coupeur de cannes à sucre est considéré comme l'une des tâches agricoles les plus pénibles au monde, physiquement mais aussi moralement. Pourtant, ici encore et avec le même efficacité, Mthethwa s'engage à mettre en avant la fierté de ces ouvriers de la terre. Ils apparaissent au premier plan des photographies grand format de Mthethwa, vêtus de fripes salies par le labeur, tout en gardant de façon exceptionnelle et admirable, une posture digne et noble. L'artiste immortalise ces travailleurs munis de leur tranchante machette, au milieu des tiges dont le sucre est extrait, démontrant ainsi la relation étroite que ces derniers peuvent établir avec les terres qui ne leurs appartiennent pas, mais auxquelles ils s'attaquent dès l'aube. Ce que dépeint ici Zwelethu Mthethwa, c'est la fierté de ces hommes, leur courage bien sûr, mais aussi leur héroïsme.