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[archive exposition]
VALADON - UTRILLO

genre: impressionnisme


artistes
Suzanne Valadon, Maurice Utrillo
commissaires
Jean Fabris, image disponible Marc Restellini


critique
+++_ Mère-fils, la possible séparation

Suzanne Valadon, portrait de Maurice Utrillo, 1921 Suzanne Valadon, portrait de Maurice Utrillo, 1921 Suzanne Valadon, nu à la draperie blanch, 1914 Suzanne Valadon, nu à la draperie blanch, 1914 Maurice Utrillo, rue Norvins à Montmartre, 1912 Maurice Utrillo, rue Norvins à Montmartre, 1912 Maurice Utrillo, rue Cortot à Montmartre, 1912 Maurice Utrillo, rue Cortot à Montmartre, 1912 Maurice Utrillo, Le marchand de couleur à St-Ouen, vers 1908 Maurice Utrillo, Le marchand de couleur à St-Ouen, vers 1908 Maurice Utrillo, place du Tertre restaurant de la Mère Catherine, 1912 Maurice Utrillo, place du Tertre restaurant de la Mère Catherine, 1912 Suzanne Valadon, Nature morte au lièvre, faisan et pomme, 1930 Suzanne Valadon, Nature morte au lièvre, faisan et pomme, 1930 Maurice Utrillo, place des Abesses, 1910 Maurice Utrillo, place des Abesses, 1910 Suzanne Valadon, nu assis sur un divan, 1922 Suzanne Valadon, nu assis sur un divan, 1922

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[critique]

+++_ Mère-fils, la possible séparation

par Louis-David Mitterrand le 07-03-09

Voici un drôle de couple artistique mère-fils avec chacun un style très différent. Suzanne Valadon aimait les personnages et les couleurs vives, alors que son fils Maurice Utrillo, représentait constamment les mêmes paysages urbains plutôt blafards, presque dénués de vie. L'émotion est un courant faible dans l'oeuvre de ce dernier. On y trouve tout juste l'écho distant de villes pas encore bien réveillées par l'ère industrielle. On est loin de l'émerveillement d'Apollinaire, pourtant contemporain, pour l'électricité, le tram, les autos. Utrillo reste accroché à l'anodin, l'immuable de ces ruelles, boulangeries, marchands de couleurs. Parfois une rangée d'arbres vient rompre cette compulsive monotonie mais l'imagination peine à s'installer dans ses toiles et cartons peints.

"Nous avons des excuses" aurait-il pu répondre, comme Vladimir dans "En attendant Godot", à qui déplorait cette indifférence pour l'humain, le réel, l'époque. Ne l'avait-on pas surnommé Litrillo, pour son penchant marqué pour la bouteille? S'il a peint les ruelles de Corte c'est en asile psychiatrique à Sainte-Anne et à partir de cartes postales envoyées par une mère partie en villégiature. Entre deux beuveries avec les clochards de Montmartre, il enchaînait les séjours chez les fous et finançait son vin par une production infinie de vues de Paris, Montmagny, Sannois, Villiers-le-Bel et autres banlieues qui suscitent moins la contemplation de nos jours.

A sa fameuse "période blanche" (avec du plâtre pour pigment) de 1908 à 1916 succéda une lente descente vers des bas-fonds artistiques et humains d'où il émergea "artiste maudit" mais avec une légion d'honneur. Ses excuses? D'abord être né de père inconnu et porter le nom d'un amant catalan, vite passé, de sa mère. Le V. maternel était quand même apposé à sa signature. Ensuite, avoir une mère jolie, libre, courtisée et donc absente. Enfin, voir son meilleur ami Utter devenir son beau père. Une union qui dura 30 ans. Drôle de monde pour ce pauvre Maurice. Pourtant Marie-Clémentine (dite Suzanne) Valadon, elle-même de père inconnu, eut le grand mérite de s'extraire, avec son fils, d'un milieu fort modeste. De modèle elle devint artiste. Degas, entre autres maîtres, ayant remarqué ses petits dessins, l'encouragea et elle fut ainsi la la première femme non-bourgeoise à entrer dans le cénacle des artistes reconnus de son époque.

Justement exempte de sujets bourgeois, convenus ou proprement féminins, son oeuvre est d'autant plus remarquable. Y dominent les nus qui se montrent, les paysages, bouquets, natures mortes et éclats colorés d'un fauvisme brillant quoique parfois servile. La proximité d'avec Gauguin est frappante sur certaines toiles. Esprit libre et fantasque, tous les sujets pouvaient l'intéresser, au contraire de son fils. Dans la juste pénombre de la Pinacothèque, le visiteur tend l'oreille au passage, ne se contente pas de regarder. Le crissement d'un drapé révélant une hanche. Le bruissement d'un feuillage. Un soupir féminin. Une vieille horloge, battant la mesure, hors du champs. Ou encore le silence parfait du lapin et du faisan, offrant leur modeste vie de gibier dans une nature morte. "Ils me plurent et je les regardai longtemps" pourrait-on dire, comme Stendhal dans les "Mémoires d'un Touriste".

Bref, la mère ravit là où le fils laisse froid. Leur lien nous échappe, leur opposition même n'est pas visible. Juste un parallélisme étrange pour deux être si proches, qui ne furent jamais des étrangers l'un pour l'autre. Utrillo et Valadon sont chacun leur propre comète, et leur trajectoires ne se croisent pas. Mais cette juxtaposition de leurs oeuvres, exhaustive et savamment présentée, reste tout à fait passionnante.