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[archive exposition]
53ème édition de la Biennale de Venise / "Fare Mundi"

genre: contemporain


  • du 07-06-09 au 22-11-09
    0000 Venise

critique
+++_ Impressions de Biennale

Hot-Spot de Mona Hatoum Hot-Spot de Mona Hatoum Pling pling de Cildo Meireles Pling pling de Cildo Meireles Disorient de Fiona Tan Disorient de Fiona Tan Twenty two (less two) de Michelangelo Pistoletto Twenty two (less two) de Michelangelo Pistoletto

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[critique]

+++_ Impressions de Biennale

par Christian Krumb le 19-08-09

" Fare mundi " (construire des mondes). Drôle de titre pour une exposition d'art ? Un rien redondant : à quoi peut bien servir l'art si ce n'est créer des mondes ? Doit-on y déceler la tentative d'un retour à un fondamental de l'art ? Dans un monde qui ne sait plus se renouveler, à sec d'idées neuves, qui ne sait plus rêver, imaginer son avenir, l'idée de mettre les artistes au travail et de créer de nouvelles utopies me paraissait un programme des plus louables. Pour ma première biennale, que pouvais-je rêver de mieux ? Je caressais aussi secrètement l'espoir, moi le novice, d'y voir plus clair dans la nébuleuse que représente l'art contemporain aujourd'hui. Autant le dire tout de suite, toutes mes attentes n'ont pas été satisfaites. Mais je n'ai pas été déçu, car mes découvertes ont dépassé de loin ce que je pouvais imaginer.

A l'Arsenal comme dans les Jardins, la profusion des propositions (pas moins de quatre-vingt-dix artistes exposés, venus de soixante-dix-sept pays) et des formes (beaucoup d'installations, peu de photographies et de vidéos, omniprésentes dans la précédente édition) peut ravir autant qu'elle peut donner le vertige et l'impression d'être transformé en zappeur consommateur. Quelques étapes sur mon voyage de monde en monde... Mes pas m'ont conduit devant les vingt-deux (moins deux) (Twenty-two less two) miroirs brisés avec fougue par Michelangelo Pistoletto le soir de l'inauguration. Comme une tentative de nous libérer de la tyrannie de l'image et dont les vestiges semblent dessiner les contours de pays imaginaires... J'ai traversé les caissons monochromes aux couleurs du " rainbow flag " du Brésilien Cildo Meireles (Pling Pling). Je me suis longuement attardé dans le village africain reconstitué par la camerounaise Pascale Marthine Tayoue comme une réduction du monde (Human Being). Portrait en creux de ma mondialisation. J'ai été saisi d'effroi par le très sadien théâtre d'ombres du Chinois Paul Chan où se mêlent des scènes religieuses et des scènes d'orgie sexuelle. Mais l'art se niche parfois là où on l'attend le moins, sous nos pieds, par exemple, d'une découpe dans le plancher laissant apparaître une dalle d'asphalte, comme celle due à la Brésilienne Renata Lucas (Venice Suitecase).

En préparant mon voyage, je m'étais fixé comme règle de ne lire aucun commentaire, aucune critique avant d'avoir vu quoi que ce soit de mes propres yeux. À peine si je connaissais le nom de l'artiste à l'honneur dans le pavillon français. C'est donc vierge de toute influence que j'ai franchi les hautes grilles des mythiques jardins. Et découvert, par hasard, le charmant pavillon de la république de Corée, au détour d'une allée, complètement ouvert sur l'extérieur, qui abritait Condensation, une installation multimédia de Haegue Yang (présent également à l'Arsenal). Mais c'est surtout dans le pavillon hollandais que j'ai eu envie de m'attarder. La photographe et vidéaste Fiona Tan y présente plusieurs séries de vidéos récentes ou inédites. Née d'un père indochinois et d'une mère Australienne, installée aux Pays-Bas depuis vingt ans, elle poursuit son travail sur les questions d'identité et de mémoire. Dans Disorient, elle essaie de retrouver ce qui fait, pour un Occidental, l'essence de l'Orient, en juxtaposant à des vues d'objets exotiques, tapis de soie, trophées de chasse, les récits de vie de célèbres marchands voyageurs, comme Marco Polo. Jeter des ponts entre les siècles, c'est ce qu'elle fait dans Provenance, une série de " portraits en mouvement ", très quotidiens, très anodins, filmés à la manière des scènes d'intérieur de la peinture flamande du XVIIe siècle. Même façon de transcender le réel dans le magnifique Rise and Fall, où elle établit des correspondances entre le mouvement de la nature et le mouvement du corps humain. Bouleversant.

L'intériorité du monde de Fiona Tan n'est pas véritablement représentative de la tonalité générale de l'exposition. Le pavillon français abrite sous ses impériales colonnes Le Grand Soir, un drôle de temple formé d'une cage de fer en forme de croix aux extrémités de laquelle flottent des drapeaux noirs (en référence au drapeau tricolore du tableau révolutionnaire de Delacroix, La Liberté guidant le peuple). A quel culte s'y adonne-t-on ? De quel monde s'agit-il ici de célébrer l'avènement ? " Un monde sans illusions ", explique Claude Lefebvre (c'est-à-dire délivré de l'illusion marxiste). Mais qu'est-ce qu'un monde qui ne croit plus aux utopies ? C'est un monde qui ne rêve plus, un monde qui ne crée plus, mort à l'humanité. Glaçant.

Partout ailleurs : la mort, omniprésente, comme une obsession. Parfois l'art triomphe sur son emprise, comme dans le pavillon hongrois consacré à la réhabilitation de prisonniers de guerre sacrifiés dont on voit l'histoire reconstituée. Pour le pavillon américain, Bruce Nauman a édifié une chapelle expiatoire de tous les crimes récents ou non commis au nom de la démocratie (grand prix 2009). Quelques notes d'humour (macabre) tout de même, venues du grand Nord. Victime de la crise financière peut-être, un cadavre flotte dans la piscine du pavillon danois, imaginé par Elmgreen & Dragset. La visite de la maison, ouverte à tous vents, permettra aux supposés avides de la vie des autres que nous sommes de respirer un peu du parfum de scandale qui parfume la vie de deux " collectionneurs " d'objets d'art contemporains. En face, le pavillon nordique, présente la façade impénétrable d'une respectable demeure bourgeoise. Mais qu'on prenne garde. Elle recèle en effet mille pièges mortels, façon de nous dire que c'est la famille qui est le premier théâtre du crime et de la perversion.

A Venise, l'art est comme l'eau, il s'infiltre partout. Pendant le temps de la biennale, les expositions d'art contemporain sont légion, avec ou sans le label " biennale ", dans mille lieux, tous plus beaux les uns que les autres. En tête de liste, l'exposition Gluts à la Collection Guggenheim, qui expose quarante sculptures de Robert Rauschenberg datant toutes de la fin des années 1980 où l'artiste redonne vie à des débris de carrosseries de voitures abandonnées, glanés ici ou là chez des ferrailleurs. C'est bouleversant de voir comment ce génial inventeur de formes réinvente la sculpture à partir d'une grille de radiateur, d'un cylindre ou d'une plaque d'immatriculation le matériau d'un monde d'une grande poésie, avec une liberté et un sens de la beauté, une jeunesse, qui m'ont bouleversé. D'où vient cette présence vivante qui émane des oeuvres ? Plus d'un mois après l'avoir vue, son mystère me hante toujours.

L'événement de la Biennale cette année se passait... hors Biennale. François Pinault avait choisi le 6 juin lui aussi pour inaugurer le nouvel écrin qu'il s'est offert pour abriter ses collections. Prestigieux et grandiose, situé à la pointe de l'île de Dorsoduro, dans la Douane de mer. Le premier mérite du collectionneur est d'inscrire l'art contemporain au coeur de la cité. Dans une succession de salles à l'architecture monumentale du Japonais Tatao Ando, l'exposition inaugurale Mapping the studios montre les récentes acquisitions du collectionneur et donne, du même coup, un panorama du marché de l'art. Les oeuvres de Jeff Koons, Cy Twombly, Cindy Shermann côtoient celles de Takashi Murakami (Milk) ou les vitrines apocalyptiques (insoutenables de violence) de Jake et Dinos Chapman. Avant de partir, un passage sur le belvédère s'impose : c'est très certainement le point de vue le plus spectaculaire sur Venise. Et cette réflexion qui m'est venu alors que j'admirais pensivement le ballet incessant des vaporettos : finalement, quels que soient les aléas du marché de l'art, les cabales, les scandales et autres péripéties qui font le quotidien d'une biennale, c'est toujours Venise qui est la grande triomphatrice.

Venise, ville du passé ? Une des vertus de l'installation de la collection Pinault à Venise, c'est de montrer que la modernité a toute sa place dans la ville. Car Venise s'accommode très bien de la modernité. Pour s'en convaincre, à cent lieues de la tapageuse douane de mer et de la foule des jardins et de l'arsenal, il suffit de pousser les portes du palais Fortuny. In-finitum est le troisième volet d'une série d'expositions consacrées à l'" oeuvre du temps ". Dans la demeure du couturier préféré de la duchesse de Guermantes, un authentique cabinet de curiosités où toutes les époques et les styles se mélangent dans un savant désordre, le marchand d'art belge Axel Vervoordt, propriétaire du lieu, avec la scénographe Daniela Ferretti, ont élaboré un parcours conçu comme une initiation poétique. Une anti-biennale, en quelque sorte. Ici on ne court pas, on prend son temps. Il règne dans ces murs patinés par les ans un silence propice qui nous permet d'entrer vraiment en contact avec les oeuvres, condition nécessaire pour voir enfin quelque chose. Se côtoient des installations, des sculptures, des vidéos d'Anish Kapoor, de Tatsuo Myajima, de Lucio Fontana, d'Anselm Kiefer... Au premier étage, dans une pénombre qui favorise la rêverie, on oublie l'heure. Il est même permis (voire conseillé) de se prélasser quelques instants dans les larges et profonds canapés pour s'assoupir un instant et rêver. Idéal pour entrer en relation avec l'âme des lieux...

Dans le même esprit, dans l'exposition Glasstress, on peut admirer des oeuvres d'Arman, de Buren, de César, de Rauschenberg, de Louise Bourgeois, ou encore de Mona Hatoum... Toutes utilisent le verre. Une occasion de pénétrer dans un des plus beaux palais qui borde le Grand Canal de la Sérénissime, aujourd'hui occupé par l'Institut des sciences, des lettres et des arts. Explorer la relation entre passé et présent, c'est aussi le sens de l'exposition de Mona Hatoum au Palazzo Querini Stampalia, Interior Landscapes. Le lieu, un palais d'apparat, se prête moins à l'intimité que le palais Fortuny. L'artiste libano-palestinienne a eu la facétieuse idée de parsemer cette imposante demeure patricienne de ses grenades révolutionnaires multicolores façon Murano, ses tasses siamoises, et autres objets hétéroclites en forme de clin d'oeil, traces fondues dans le décor comme par modestie. Le dernier étage expose plusieurs de ses oeuvres -plus graves, celles-ci, lourdes de sens. Comme cette mappe-monde (Hot-Spot) au pied de laquelle est disposé un rosaire formé de l'assemblage de boulets de canons. Il y a aussi ce cube Impénétrable fait de l'alignement de fils de fer barbelé, à la fois attirant par la pureté de sa forme, et menaçant.

Pour finir, sur le thème du dialogue entre le passé et le présent, c'est à quelques encablures de la place Saint-Marc, sur l'île de San Giorgio, que se donne la plus tonique des (re)créations qu'il m'a été donné de voir. Le Britannique Peter Greenaway a choisi de remettre à sa place originelle les Noces de Cana de Veronese (1562-1563). L'artiste italien les avaient d'abord peintes pour décorer le réfectoire construit par Palladio pour les bénédictins de l'abbaye de San Giorgio Maggiore, avant que Bonaparte n'en décide autrement. Greenaway nous en livre une vision très personnelle qui met en relief la grande richesse iconographique de l'oeuvre. En plus de nous la faire voir, il nous donne également à l'entendre, en restituant toutes les conversations entre les différents personnages. Une façon de revisiter l'épisode du Nouveau Testament, et de s'amuser des libertés que Véronese a prises avec la représentation peu orthodoxe de son sujet. Il est étonnant de penser la présence d'une oeuvre aussi bruyante et bavarde dans un réfectoire où les moines étaient censés manger en silence. Une occasion de replonger dans la Vénétie de la fin du XVIe siècle, haute en couleurs. Ça gesticule et parle fort. Au point de faire de cette oeuvre une célébration de la vie. N'est-ce pas, outre le fait de construire des mondes, un autre des fondamentaux de l'art ?

Fare Mundi (Construire des mondes), 53e exposition internationale d'art de Venise, du 7 juin eu 22 novembre 2009 (commissaire Daniel Birnbaum). Glasstress, Insituto Veneto di Scienze Lettere ed Arti (dans le cadre de la Biennale), du 7 juin au 22 novembre 2009. Robert Rauschenberg, Gluts, Collection Guggenheim, du 30 mai au 20 septembre 2009. Mona Hatoum, Interior Landscapes, Palazzo Querini Stampalia, du 6 juin au 20 septembre 2009. In-finitum, Palazzo Fortuny, du 6 juin au 15 novembre 2009. Les Nozze di Cana, una visione di Petr Greenaway, Isola di San Girogio Maggiore, du 6 juin au 13 septembre.