Share/Bookmark
[archive exposition]
Armenia Sacra

genre: divers


commissaire
Jannic Durand

  • du 21-03-07 au 21-05-07
    rue de Rivoli, 75001 Paris
    tel: 01 40 20 50 50

    infos: Tous les jours sauf le mardi, de 9h à 18 h, nocturne jusqu'à 21h45 les lundi et mercredi.


critique
++__ Arménie, mon amie ?

UNDEF Saint Grégoire prêche devant le roi Tiridate changé en cochon, 1569 / Erevan, Matenadaran DR Saint Grégoire prêche devant le roi Tiridate changé en cochon, 1569 / Erevan, Matenadaran DR Reliquaire de la croix Saint Signe de Khotakerats, 1300/Echtmiadzine, Musée du Saint Siège DR Reliquaire de la croix Saint Signe de Khotakerats, 1300/Echtmiadzine, Musée du Saint Siège DR Khatchkar, XIIe siècle/Paris, musée du Louvre, département des sculptures, DR Pierre Philibert-Musée du Louvre Khatchkar, XIIe siècle/Paris, musée du Louvre, département des sculptures, DR Pierre Philibert-Musée du Louvre

Forum
Soyez le premier à donner votre avis
[critique]

++__ Arménie, mon amie ?

par Jerôme Farssac le 11-03-07

Si la culture Arménienne se résume pour vous grosso modo aux petits papiers parfumés du même nom et à un quarteron de célébrités aux patronymes plus ou moins exotiques - en vrac et dans le désordre Charles Aznavour, Patrick Devedjian, Cher* ou Alain Manoukian - , la série de manifestations programmées tout au long de 2007 dans le cadre de l'année de l'Arménie en France devrait vous permettre de réviser quelque peu votre vision passablement sommaire des richesses culturelles de ce petit pays mal connu, historiquement coincé entre les ogres Turc, Russe et Perse. Point d'orgue des réjouissances : la grande exposition organisée dans le saint des saints de la culture française.

Depuis le 21 février, et jusqu'au 21 mai, le Louvre accueille en ses murs Armenia Sacra, fastueuse machine à remonter le temps qui nous entraîne à la découverte de l'art chrétien arménien, depuis Byzance jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. À mi-chemin entre héritage artistique et histoire, c'est le portrait d'un pays singulier qui se dessine au fil des pièces - sublimes, forcément sublimes, nous sommes au Louvre - prêtées pour la plupart par le Musée National d'Erevan. Disons-le tout net : on y allait un peu à reculons. Franchement inquiet à la perspective de subir une énième et assommante rétrospective officielle, aux confins de la pompe et de l'ennui. Et c'est tout l'inverse qui se produit. Les gens du Louvre sont malins. Plutôt que d'organiser cette exposition temporaire dans les salles ultra-modernes et sans âme du carroussel habituellement dévolues à cet effet, ils la transportent dans la partie médiévale du Palais. Les fossés et la galerie de la Melpomène offrent aux nombreuses merveilles dévoilées l'écrin idéal, l'architecture puissante et austère mettant idéalement en valeur la singulière beauté de l'art de cette tragique nation du Caucase, si rudement malmenée par l'histoire. Tout aussi malin : les commissaires de l'exposition ont eu la sagesse et le bon goût, face à la somptuosité des pièces exposées qui se suffisent largement à elles-mêmes, de s'en tenir à une scénographie discrète et sobre, toute en détails imperceptibles. Et ainsi, en lieu et place du gros machin diplomatique redouté, c'est à l'inverse à l'évocation vibrante et émouvante d'un pays en perpétuelle lutte pour son identité et sa survie que l'on assiste. Car l'art, pour les Arméniens, a de toute évidence toujours été un instrument de résistance. Chrétienne face aux musulmans venus de l'empire Ottoman ou de la Perse si proches. Caucasienne face aux cousins slaves de Russie à l'affection parfois envahissante. Cette terre, oubliée de ce Dieu qu'elle a - la première parmi toutes les autres nations chrétiennes - revendiqué comme maître unique en l'an 301 de notre ère, est pourtant bel et bien le berceau d'une des plus anciennes civilisations au monde. Et l'on ne saurait plus douter du génie de ce peuple après s'être émerveillé des couleurs éclatantes qui éclaboussent manuscrits anciens et reliquaires. Être demeuré interdit devant les incroyables dentelles de pierre qui ornent les Khatchkars, ces monumentales dalles qui témoignaient à la face du monde de la foi intacte du peuple arménien. Ou tout simplement ému par la fragilité paradoxale d'une lourde porte de bois ouvragé, improbable survivante d'une litanie de razzias et de pillages. Le courage d'un peuple, sa folie et son entêtement à survivre, sourdent de toute part. Car il faut de la folie pour accoucher, en dépit de tout et de tous, de tant d'églises et de monastères, de tant de joyaux et de livres. Vertigineuse césarienne.

Il paraît que lors du grand génocide de 1915, des milliers d'arméniens anonymes ont risqué leur vie pour sauver livres anciens et objets somptuaires de la fureur turque. L'anecdote en dit long sur ce peuple, sa folie donc, son courage, sa poésie. On aimerait d'ailleurs en savoir plus sur lui, et c'est sans doute le seul vrai bémol à cette exposition par ailleurs très réussie : la destinée collective des arméniens n'y transparaît pas de façon très lisible. Il est vrai qu'elle est d'une effroyable complexité. Quelques lectures complémentaires, avant ou après l'exposition, s'imposent sans doute. Peu importe. Ne ratez pas Armenia Sacra. L'âme d'un peuple profondément européen et civilisé y est à découvrir.

  • de son vrai nom Cherilyn Sarkizian