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[archive livre]
L'imaginaire érotique au Japon

genre: divers


auteur
image disponible Agnès Giard
éditeur
Albin Michel

  • Paru le 20-11-06

critique
+++_ Nippon frippon
extrait
____ extrait

UNDEF

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[critique]

+++_ Nippon frippon

par Jerôme Farssac le 28-03-07

C'est bien connu : les Japonais sont bizarres. Ces singuliers insulaires ne font jamais rien comme les autres : ils se délectent de poisson cru, se passionnent pour un sport où s'affrontent des obèses en string et se font Hari Kiri pour un oui ou pour un non. Du coup, on imagine sans peine qu'en matière d'érotisme, leur folie déconcertante doit trouver matière à s'exprimer pleinement, et presque aussitôt de vieilles histoires d'estampes plus que coquines, de mangas pas vraiment pour enfants ou de petites culottes de lycéennes reviennent en mémoire...

Désolé pour ce chapelet de clichés à la limite de la xénophobie, mais une petite mise au point s'imposait : dès qu'il s'agit de culture nipponne, notre esprit est de facto encombré d'une kyrielle de poncifs et d'idées reçues. Un inventaire à la Prévert où se bousculent samouraïs cruels et geishas diaphanes, Goldorak et Mishima, le Temple d'Or et la Play Station II. Rien de vraiment étonnant à cela : notre culture judéo-chrétienne, binaire et rationaliste, peine à comprendre cet archipel shintoïste dont la civilisation plusieurs fois millénaire s'est construite sur des valeurs et des références radicalement différentes des nôtres, d'autant plus originales que le pays resta hermétiquement fermé à toute influence étrangère jusqu'à la fin du XIXe siècle. Même si on en pressent toute la richesse et la sophistication, le sens de son imaginaire nous échappe, aussi fascinant qu'indéchiffrable.

C'est justement tout le mérite du livre d'Agnès Giard que d'offrir à nos esprits occidentaux manichéens et basiques les clés du " Monde Flottant ", ainsi que les Japonais appellent cet espace tout à la fois géographique et mental que l'on connaît aussi plus prosaïquement sous le nom de Japon. Escalader une telle montagne nécessite de choisir une face, et Agnès Giard fait le choix judicieux de la sexualité et de l'érotisme comme biais exploratoire. Quoi de plus fondateur et primordial, et par là même de plus révélateur ? Les amateurs ne seront pas déçus : la plongée dans les fantasmes japonais est en effet tout bonnement hallucinante, et notre pauvre Hexagone, pourtant patrie de Sade, Restif de la Bretonne ou Bataille, paraît bien sage et conformiste en comparaison. Et aussi singulièrement réactionnaire, car les japonais ne s'embarrassent guère de tabous. Bars à fellation, femmes poupées, boys bands androgynes, collégiennes dominatrices, zoophilie, nécrophilie, travestissement, onanisme, fétichisme, sado-masochisme, bondage... Agnès Giard décode pour nous un déferlement fantasmatique de première magnitude. Et se livre avec un humour à froid assez irrésistible à un tour d'horizon des plus exhaustifs : de l'innocence à la perversion, du lyrisme au malaise, le catalogue est en effet franchement impressionnant, tour à tour à mourir de rire, surréaliste ou dérangeant. Structuré en courts chapitres -chacun consacré à un fantasme spécifique - qui se prêtent à merveille à une lecture capricieuse ou paresseuse, son ouvrage est incroyablement documenté. Bourrée de notes et de glossaires en tout genre, cette somme qui ne se prend pas au sérieux tout en faisant preuve d'une rigueur quasi-ethnologique dans sa démarche est aussi d'une grande beauté formelle. Son iconographie somptueuse, qui alterne photographes et graphistes ultra-pointus avec des merveilles de l'art classique nippon, justifie à elle seule l'achat du livre. Mais au fil de la lecture, le vrai sens du travail d'Agnès Giard se fait progressivement jour : bien mieux qu'une simple compilation, " L'imaginaire érotique au Japon " convoque art et mythologie, spiritualité et histoire, pour livrer un portrait pointilliste de l'âme nipponne, voire de son inconscient. Et c'est un drôle de paysage qui apparaît. Un pays déchiré entre nostalgie des valeurs passées et attrait irrésistible pour la nouveauté, hanté par les spectres de la défaite et de la castration, où Eros rime fatalement avec Thanatos. Une nation éprise d'éphémère qui se ressent comme en sursis permanent, menacée par les tsunamis, les tremblements de terre et l'invasion culturelle occidentale. Un empire obsessionnel où la réalité est le plus souvent accessoire, et avantageusement remplacée par le rêve et le symbole. Un monde flottant...

Au cas où vous ne l'auriez pas encore compris, on vous recommande vivement le formidable essai d'Agnès Giard. Ou plutôt, laissez tomber toutes affaires cessantes ce que vous faites et précipitez-vous chez le libraire le plus proche pour l'acheter illico. Beau, drôle, passionnant, il n'est nul besoin de s'intéresser le moins du monde au Japon pour en faire son livre de chevet. Et si vous vous inquiétez de la réaction de votre mamie ou de votre femme de ménage à la vue du très troublant visuel de couverture, rassurez-vous : à l'instar de l'ancien président américain Gerald Ford, qui jurait ne lire Play Boy que pour ses articles de " fond ", vous pourrez vous aussi affirmer que seul le sens, et certainement pas les sens, vous interpelle. Et contrairement à l'ancien locataire de la Maison Blanche, vous direz vrai.

[bio]
auteur: Agnès Giard
UNDEF

Journaliste spécialisée dans les contre-cultures, le Japon et l'art déviant, Agnès Giard est aussi l'auteur de Le sexe bizarre, paru aux éditions du Cherche Midi en 2004. Après des débuts dans les magazines de jap'anime, elle est devenue l'une des meilleures spécialistes de la culture nipponne en France. Ses reportages sur le Japon sont publiés depuis plus de dix ans dans toute la presse française (Marie-Claire, Play Boy, L'Echo des Savanes, Elle, Technikart, Glamour, Biba, DS...) et elle travaille également pour la presse japonaise, notamment comme correspondante depuis 6 ans du prestigieu...

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