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[archive livre]
Jeune fille

genre: divers


auteur
image disponible Anne Wiazemsky
éditeur
Gallimard

  • Paru le 11-01-07

critique
++__ Vitriol Baby Doll
extrait
____ EXTRAIT

UNDEF

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[critique]

++__ Vitriol Baby Doll

par Jerôme Farssac le 09-04-07

Je l'avoue : je souffre d'une névrose étrange, une sorte de snobisme inversé qui me pousse à voir partout les signes d'un népotisme généralisé, virus létal qui infecterait la moindre cellule de ce pauvre paysage culturel français contemporain, rendu au pénible statut de club privé et incestueux, aussi corrompu et byzantin qu'une république bananière. Il ne faut pas m'en vouloir : mon cerveau est quelque peu dérangé, et il est bien évident que seul le talent compte pour être publié dans le si joli monde de l'édition parisienne. La pauvre Anne Wiazemsky avait donc toutes les caractéristiques pour me plonger illico dans une grave crise de paranoïa. Il faut dire que la dame, dans le genre pistonnée, se pose un peu là, avec son CV en forme de name-dropping absolu. Petite fille de François Mauriac. Ex de Jean-Luc Godard. Muse de Bresson, Pasolini et Garrel. Une actrice qui se pique d'écriture. Tout, depuis l'accueil dithyrambique ménagé au roman par une presse à l'unanimisme suspect, jusqu'à la dédicace du roman, destinée à son éditeur Antoine Gallimard, un " ami d'enfance ", m'énervait, m'indisposait, me faisait soupçonner le pire. Et c'est avec toutes les préventions du monde, et l'envie, voire l'espoir, de détester, de tailler en pièces, de dénoncer l'imposture, que j'entamais la lecture de son " Jeune fille ".

De fait, les premières pages de ce récit à la première personne semblaient venir conforter ma névrose. Molle, désuète, maladroite, l'écriture de Wiazemsky irrite, paraît sans nécessité, sans substance. Au printemps 1965, elle n'a que 17 ans et est encore lycéenne. Une jeune fille de bonne famille, timide et rêveuse. Orpheline de père, elle est surprotégée par un entourage aimant et très bien-pensant, à l'image de son célébrissime grand-père, François Mauriac. Une jeune fille, et surtout pas une femme. Une enfant floue et imprécise, qu'une amie de la famille présente à Robert Bresson, le mythique réalisateur des " Dames du bois de Boulogne ". Séduit par sa voix, cet homme déjà largement sexagénaire décide d'en faire l'héroïne de son prochain film, " Au hasard Balthazar ". Durant les quelques mois que vont durer la préparation puis le tournage du film, un rapport intense va s'instaurer entre la jeune fille et l'étrange monsieur Bresson. Un été lumineux et malsain, dont la narratrice sortira métamorphosée. Banal, le coup du parcours initiatique ? Convenue, l'éternelle antienne du couple infernal muse-pygmalion ? Tout l'inverse, au final. Car sous des dehors gentillets, le récit d'Anne Wiazemsky va très loin, et se révèle incroyablement libre, audacieux et maîtrisé. Il faut se méfier des jeunes filles en fleur, de leur force et de leur cruauté. Et ces pages initiales, jugées hâtivement sans intérêt, brident le noeud gordien dont procède tout le reste et signent le piège dans lequel va se précipiter avec orgueil le si respectable monsieur Bresson. Car Anne ne sera pas avalée toute crue par le vieil ogre émasculé et pervers qu'il se révèle être. Un sale type, vraiment. Manipulateur. Egocentrique. Mégalomane. Jaloux. Colérique. Autiste. Un homme déjà vieux, à la libido tourmentée, écartelée entre pulsions bien charnelles et vaines aspirations à une improbable et caricaturale pureté. Un génie, sans aucun doute, mais aussi un paumé pathétique, obsédé par Jeanne d'Arc et la virginité, mais qui tentera tout pour déflorer cette jeune fille qu'il ne parviendra pas à soumettre ou à briser. Le portrait que brosse Anne Wiazemsky du " maître " est tout simplement prodigieux, et l'une des grandes forces du livre. Lapidaire et d'une certaine façon impitoyable, Anne Wiazemsky évite tout règlement de compte. Elle dit tout, sans fausse pudeur, mais sans trahison. Miracle d'une écriture, hâtivement et bêtement cataloguée comme poussive, mais qui n'était que blanche comme l'adolescence, et prend au fil des pages sa véritable dimension, humble, pudique et délicieuse, qui mine de rien met toujours le doigt sur l'essentiel et s'infléchit subtilement à l'unisson de son héroïne qui se révèle à elle-même et au monde à la faveur de cet affrontement sans merci. En terrassant le vieil homme, la jeune fille largue aussi les amarres de son passé et cesse d'appartenir aux autres pour n'être plus qu'elle-même. Et paie de son corps le prix du passage en s'offrant à un jeune homme de l'équipe. L'enfant évanescente d'" Au hasard Balthazar ", dont le petit visage de faune orne le bandeau de la couverture, s'est muée en une amazone gracile et androgyne, la " It girl " des sixties qui va bientôt être la " Chinoise " de Jean-luc Godard. Une affranchie qui avoue à son mentor réduit en miettes : " J'ai été heureuse avec vous ". Superbe cruauté de celles que la vie accueille avec le sourire. À la fin de l'été, le film terminé, Anne pourra s'entrevoir dans tous les avenirs possibles, mais n'oubliera pas l'exigence du vieux cinéaste.

Mea Culpa. " Jeune fille " n'est pas le produit d'un copinage éhonté, la lubie pénible et racoleuse d'une " celebrity " qui se prendrait pour un écrivain. Mais bel et bien l'oeuvre sincère, délicate et abrasive d'une romancière intimiste et téméraire, qui investit la littérature avec la même grâce butée et singulière qu'elle imposa autrefois à l'écran.

[bio]
auteur: Anne Wiazemsky

Anne Wiazemsky est née le 14 mai 1947 à Paris. Petite-fille de François Mauriac, elle a d'abord été actrice. Sa carrière cinématographique commence en 1965, alors qu'elle n'a que 18 ans, à la faveur de sa rencontre avec Robert Bresson, qui lui confit le rôle principal de " Au hasard Balthazar ". Elle tournera par la suite plusieurs fois avec Jean-Luc Godard -son mari de 1967 à 1979- mais aussi avec Pier Paolo Pasolini, Marco Ferreri, Michel Deville, Philippe Garrel ou André Téchiné, au fil d'un parcours riche de près de 40 films entre 1966 et 1988, date à laquelle sa passion pour l'écriture...

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