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[archive livre]
Night Reporter

genre: divers


auteur
image disponible Eric DAHAN
éditeur
Somogy Editions d'art

  • Paru le 16-04-07

critique
++__ Tristes Tropismes
extrait
____

UNDEF

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[critique]

++__ Tristes Tropismes

par Jerôme Farssac le 30-04-07

Souvenez-vous. C'était le milieu des années 90. L'essentiel Guillaume Dustan divisait alors le monde en deux catégories : ceux qui, tous les lundis, se précipitaient sur Libération pour y dévorer " Les Nuits Blanches ", et les autres. Rictus crispé pour ceux qui n'y figuraient pas. Dans cette rubrique mondaine d'un genre un peu particulier, le mystérieux Eric Dahan, que la rumeur décrivait indifféremment comme un maquereau héroïnomane et squelettique ou le rejeton obèse d'un richissime marchand d'armes libanais, reprenait à son compte une certaine tradition très parisienne : la chronique nocturne snob et déjantée, dans les pas et sous les auspices de prestigieux aînés tels Alain Pacadis ou Yves Adrien. Dans une langue étrange, opaque et hypnotique, Dahan mettait en scène superstars globales, anonymes improbables et partouzards franchouillards. Et inventait de toutes pièces une mythologie contemporaine incertaine, une Sitcom indéchiffrable, irritante et -admettons-le, toute honte bue- passablement fascinante.

Réveillez-vous. Nous sommes en 2007. Libération appartient à Edouard de Rothschild. Le Serpent, guest-star récurrente de ces micro-fictions défuntes, vit désormais en Thaïlande, et Eric Dahan, qui était en fait un ex-étudiant en philosophie fan de Nietzsche et de David Bowie, ne sort plus guère le soir, sinon pour aller au Mathis. Ce garçon courtois, cultivé et toujours pile à l'heure à ses rendez-vous, préfère rester chez lui à Montmartre pour bosser sur des documentaires consacrés à Larry Clark ou Charlotte Gainsbourg. Et agite sous notre nez avec cruauté une certaine petite madeleine. Cette déjà nostalgie de notre folle jeunesse et de ses nuits agitées.

Vous parlez d'une petite ballade sur Memory Lane. Ce serait une aberration de prendre " Night Reporter " pour un vulgaire best of. À mille lieux d'une compilation facile et mercantiliste, ce bel objet aux pages noires est plutôt le manifeste sophistiqué d'un moraliste désabusé. Eric Dahan parle de " décantation revisitée ". Certes, la formule est belle et juste. Mais aussi mise au point et incarnation finale. Une fois sa lecture achevée, une chose apparaît clairement : ce n'est pas " Night Reporter " qui procède de " Nuits Blanches ", mais bien celles-ci qui n'étaient au fond qu'une longue recherche documentaire et iconographique préalable. Morcelée, réifiée, la plume de Dahan étouffait sous sa forme hebdomadaire et journalistique. Enfin mise en perspective, sa sélection de chroniques, épure et essence d'un manuscrit monumental jusqu'alors en vrac, se mue en un roman sombre et nihiliste. Un monologue épileptique où un narrateur non identifié réussit le prodige de ne pas recourir une seule fois à un " je " inenvisageable pour dépeindre une nuit sans joie. Dialogues qui se chevauchent sans se répondre. Copiés collés verbaux. Impasses narratives. Une théorie d'êtres humains se débattent dans une débâcle existentielle totale. La chair est triste. La fête est finie depuis bien longtemps. Si la musique résonne encore, c'est sans doute que le DJ a fait une OD sans éteindre son Mac, qui continue à fonctionner tout seul. La corruption a remplacé l'innocence. Le dérèglement inutile des sens tient lieu de sensualité, et la consommation d'amour. Crucifixion en rose. Mais il y a pire : Eric Dahan n'est pas seulement un écrivain, quelque part entre le " Moins que Zéro " d'Easton Ellis et le " Je sors ce soir " de Guillaume Dustan. Il est également un photographe. Là aussi ça cogne dur. Dans un dialogue permanent et schizophrénique, les textes renvoient -et vice-versa- à d'incroyables snapshots de Catherine Deneuve arborant un serre-tête en velours bordeaux pour le premier rang du défilé Vuitton, de Tiger Tyson tout nu mimant un coït torride avec un gâteau à la fraise sur la scène d'un club ou de Léonor Scherrer pendue à son portable qui se cache pour mieux se montrer sous des lunettes et une capeline noires. Dahan excelle à traquer le détail qui tue dans une mise en scène trop bien léchée, ou à l'inverse l'inattendue grâce d'un détail ou d'une attitude.

Au final, " Night Reporter " est mieux qu'un (beau) livre hybride entre mots et photos. Il marque l'avènement d'un écrivain et d'un photographe assez stupéfiant, sans mauvais jeu de mots. Il tord le cou à la réputation sulfureuse et caricaturale du monsieur, officiellement catalogué depuis des lustres comme " snobnambule " superficiel et tête à claques. Et vous défie d'aller voir au-delà de vos propres préjugés à son sujet. On n'avait vraiment rien compris, à l'époque. Mais alors rien du tout. Et on ne ressort pas indemne du voyage bizarre auquel il nous invite. Quand on lui demande quel est son roman préféré, Dahan répond " L'oiseau bariolé " de Jerzy Kozinsky, le génial et suicidé scénariste du non moins génial " Bienvenue Mister Chance " d'Hal Hashby. Dans ce magnifique roman d'apprentissage, un petit garçon de dix ans, bohémien ou juif, est envoyé par ses parents à la campagne, au fin fond d'une plaine d'Europe de l'Est, pour fuir les persécutions nazies. Un univers peuplé de grands blonds aux yeux bleus, dans lequel il va tenter de survivre et de comprendre, en dépit de la peur qu'il suscite et des persécutions qu'il subit. Le petit oiseau bariolé a grandi. Il s'est installé à Paris, et est beaucoup sorti le soir. Il tente toujours de survivre et de comprendre.

[bio]
auteur: Eric DAHAN
UNDEF

Journaliste, critique musical, photographe, cinéaste, écrivain... Pas facile de résumer en quelques mots le talent protéiforme d'Eric Dahan. Initialement journaliste rap, rock et techno pour " Libération ", c'est en 1994 qu'il signe pour la première fois ses " Nuits Blanches ", qui ne sont au départ qu'une simple colonne listant les soirées et raves de la capitale. Durant douze ans, jusqu'en 2006, elles vont défrayer la chronique et devenir cultes, au point d'éclipser parfois ses nombreuses autres activités (rédac-chef adjoint de " Rock & Folk ", chef de rubrique culture de " Globe Hebdo ",...

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