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[archive livre]
L'année de la pensée magique

genre: roman / 278 pages


auteur
image disponible Joan Didion
éditeur
Grasset

  • le 05-09-07

    infos: 278p.

    prix: à partir de 18.9 €

critique
+++_ Nul regard ne veille sur moi
extrait
____ L'année de la pensée magique - Extrait.

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[critique]

+++_ Nul regard ne veille sur moi

par Jerôme Farssac le 16-01-08

New York, le 30 décembre 2003. Dans leur appartement de l'upper east side, Joan Didion et son mari, l'écrivain John Gregory Dunne, s'apprêtent à dîner quand ce dernier s'écroule, victime d'une crise cardiaque foudroyante. Pendant une année entière, elle tentera de se résoudre à sa mort tout en s'occupant de sa fille Quintana, plongée dans le coma...

Il y a une énigme Joan Didion. Incontournable outre-atlantique, son oeuvre demeure à ce jour pas ou peu traduite en France, contrée d'habitude avide de littérature américaine et de ses supposées gloires. La reconnaissance tardive que lui vaut aujourd'hui la parution en français de " L'année de la pensée magique " ne fait que souligner cet état de fait. Il faut dire que " l'oubli " commençait à devenir voyant : National Book Award, prix Pulitzer, adaptation triomphale sur les planches de Broadway par David Hare sous la forme d'un étourdissant monologue avec la grande Vanessa Redgrave... " The year of magical thinking " a été l'événement littéraire de l'année 2005 aux Etats-Unis. Même Madonna l'a cité comme son livre de chevet, c'est pour dire.

Essayiste, journaliste, scénariste, romancière, cette brindille au regard de vif-argent n'est pourtant pas une débutante. Ses chroniques pour le Vogue, le New Yorker ou la New York Review of Books ont marqué des générations de lecteurs -Jay McInerney, Brett Easton Ellis ou Donna Tartt, entre autres, professent à son égard une admiration sans bornes- et réinventé au cours des années 60 le journalisme US, pour accoucher d'une forme inédite d'écriture, le New Journalism, hybridation entre sociologie, observation clinique et digressions personnelles. Mais alors que ses acolytes Tom Wolfe et, dans une moindre mesure, Hunter Thompson sont de longue date connus et reconnus en France, Didion est restée dans l'ombre. Il y a donc quelque chose de comique et de vaguement indécent à voir aujourd'hui l'édition et la critique françaises la " découvrir ". Il fallait être un observateur remarquablement myope et inattentif pour ne pas l'avoir repérée plus tôt. On ne peut que se répandre en conjectures quant aux raisons qui ont réduit à l'anonymat cette figure majeure des lettres américaines. Il est vrai que Didion s'est longtemps définie et affichée comme une conservatrice, pêché capital pour une certaine " intelligentsia " obsédée jusqu'à la suffocation par la séparation manichéenne de tout et de tous entre droite et gauche, et singulièrement dans les domaines où cette ligne de partage, voire de fracture, n'a aucun sens. Le terme " conservateur " n'a jamais eu dans sa bouche le sens que l'on peut lui prêter de ce côté-ci de l'Atlantique. Il était à interpréter à la lumière de sa prose, par opposition à la montée d'un individualisme forcené en lieu et place d'un idéal de communauté, que cette observatrice de la société américaine et de ses dérives paranoïaques a décortiqué et théorisé dans ses essais. Mais encore fallait-il prendre la peine de la lire. Peu importe que Didion ait été l'une des plus féroces critiques de l'administration Reagan : le mot infâme avait été prononcé, et même revendiqué. Et la chape de plomb de se refermer sur elle. Dans l'intervalle, Joan Didion a été prophète en son pays, et copieusement traduite en allemand, espagnol, japonais, russe...

La surprise est plutôt que son roman -au passage, " L'année de la pensée magique " n'est pas un essai, mais un roman, et même une auto-fiction assez radicale- ait été publié. Car Joan Didion n'a que des défauts : elle est trop vieille, trop maigre, un poil snob, bizarrement attifée, pas facile à aimer. Elle écrit avec trop de détachement sur un sujet indicible, sur lequel on ne veut rien savoir, surtout rien savoir : le deuil, la perte, la mort. Elle est cette vieille femme qui fond sur nous, en dépit de notre réticence affichée, à la faveur d'un train ou d'une salle d'attente. Une vieille folle qui nous ensevelit, à notre corps défendant, de détails parfaitement ordinaires et assommants sur les circonstances de la mort de son mari, la maladie de sa fille, la folie qui la taraude ou sa décrépitude physique. Litanie. Monologue intérieur qui paraît n'avoir initialement ni sens, ni destination. Comme on annonerait une liste de course, avec les mêmes mots, le quasi-verbatim de Didion nous plonge sans préambule et sans excuses dans une dimension mentale circonscrite, obsessionnelle, où elle n'a de cesse de trouver des petits arrangements avec la mort. Loin d'accepter avec la dignité et la sérénité obligées des vieilles personnes -sommées de la boucler- la perte de l'homme de sa vie, Didion est déraisonnable, ne fait rien de ce que l'on est censé faire dans un tel cas: elle cesse d'écrire, de manger, ne peut plus marcher, n'a plus de goût pour rien. Elle nie la réalité, se laisse submerger par le passé, fouille toujours plus loin dans sa mémoire, à la recherche de ce détail, de ce point de basculement " magique " qui lui permettra de faire revenir John, puisque sa mort est inacceptable. Personne avant elle ne nous avait dit de telles choses. À ce fond halluciné répond une forme mimétique, à l'image d'une Joan Didion si frêle, comme aspirée de l'intérieur, mais dont le regard transperce. Évidence d'une langue dénuée de tout sentimentalisme ou d'effet littéraire, rongée jusqu'à l'os, qui s'effondre sur elle-même pour mieux rebondir et prendre à la gorge. Limpidité d'une structure narrative complexe, toute en ruptures et retours en arrière, mais qui au final pèse une plume. Des phrases reviennent comme des leitmotivs, fulgurances lapidaires qui vont fatalement nous hanter. Il est question de vêtements que l'on ne peut se résoudre à jeter, de colliers de fleurs oubliés dans une cabine de bateau, d'encyclopédies médicales compulsées frénétiquement. Et du vrai sens du deuil, qui n'est pas tant l'absence de l'autre que la confrontation brutale avec soi-même et le monde, sans le talisman d'un regard aimant.

La vérité n'est pas le but de la littérature, et parfois même son ennemie. Mais certains livres la disent tout de même. Cathartique, implacable et pudique, " L'année de la pensée magique " fait partie de ceux-là. Il n'apporte aucun réconfort : il ne faut pas attendre de Joan Didion ce genre de facilité, ce genre de mensonge. La vieille femme folle, indigne et magnifique y déconstruit de ses mots secs l'une des plus ahurissantes impostures humaines : on ne ressort pas grandi d'une confrontation avec la mort, mais amputé, vaincu. Aucune rédemption n'est à attendre : on se crée juste de nouveaux souvenirs, que l'absent a définitivement déserté.

[bio]
auteur: Joan Didion
Copyright Christopher Felver / CORBIS

Joan Didion est une véritable icône des lettres américaines contemporaines. Née en 1934 à Sacramento, en Californie, elle remporta, alors qu'elle était encore étudiante à Berkeley, le concours du meilleur essai organisé par le magazine Vogue - qui l'embaucha aussitôt. Elle devint l'une des chroniqueuses les plus pointues et reconnues de la scène politique et culturelle américaine. Ses nombreux romans et essais (sur " l'esprit " des années 60 et 70, sur la Californie, le Salvador ou encore Miami) lui ont valu la reconnaissance de la critique, du public et de ses pairs. Egalement scénariste,...

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