Share/Bookmark
[archive livre]
Sagan à toute allure

genre: essai / 343 pages


auteur
image disponible Marie-Dominique Lelièvre
éditeur
Editions Denoël

  • Paru le 10-01-08

    infos: Genre : biographie. 343p. 20euros.


critique
++__ Sagan Forever
extrait
____ Extrait

"Sagan à toute allure" "Sagan à toute allure"

Forum
Soyez le premier à donner votre avis
[critique]

++__ Sagan Forever

par Jerôme Farssac le 30-01-08

À un critique indélicat qui lui demandait pourquoi elle bâclait ses livres alors qu'écrire est un " métier sérieux ", Françoise Sagan répondit un jour : "Par paresse. Je suis un écrivain sérieusement paresseux". Un trait d'esprit très Sagan, révélateur du regard qu'elle portait sur son travail, et du regard qu'a longtemps porté la critique sur celui-ci. Sagan ne se prenait pas au sérieux, et la critique pas davantage.

Il y a une mythologie Sagan. Ou plutôt des mythologies successives, sombres ou lumineuses, qui se superposent et se contredisent. En vrac, le "charmant petit monstre"* qui, à peine sorti de l'adolescence, scandalise une France bourgeoise et assoupie avec la parution en 1954 de son sulfureux "Bonjour Tristesse". La jeune femme folle de vitesse qui se balade pieds nus dans les ruelles de Saint-Tropez et flambe ses fabuleux droits d'auteur sur les tapis des casinos. La fêtarde invétérée qui règne sur les nuits parisiennes et ne se sépare jamais de sa petite cour, coterie discutable où s'entremêlent gigolos, vedettes, mondains et escrocs. L'héroïne improbable d'une certaine geste Mitterrandienne qui se retrouve empêtrée dans de vilains scandales politico-financiers. La marionnette incompréhensible des "Guignols". L'épave prématurément vieillie, ruinée, camée et pathétique des dernières années. Autant d'instantanés sépias ou en couleurs qui ont fait leur chemin jusqu'à notre inconscient collectif. Comme peu d'écrivains avant elle, et comme aucun après, Sagan a déchaîné les passions, fait couler des torrents d'encre. La littérature tient une place toute relative dans le tableau. Des romans plus ou moins réussis qui tombaient à date fixe. Une image de dilettante qui lui colle à la peau. La fameuse petite musique.

Bientôt quatre ans après sa mort (en septembre 2004), Sagan continue de fasciner, d'agacer ou d'intriguer, au choix. L'énigme de sa trajectoire, pourtant effectuée en pleine lumière, ne se résout pas. Un biopic avec Sylvie Testud programmé pour le printemps sur France 2. Des rééditions de ses romans. Et bien sûr une volée de biographies. Parlons-en, des biographies. Pour le cas Sagan, l'exercice tient de la haute voltige. Quelques tentatives précédentes -que nous ne citerons pas ici par charité- se sont copieusement ramassées, quelque part entre voyeurisme et hagiographie. On fondait quelque espoir sur l'opus signé Marie-Dominique Lelièvre. On avait aimé ses portraits vifs et un peu cruels dans "Libération", ses romans sensibles, sa biographie de Gainsbourg. Un joli brin de plume, doublé d'un joli regard. De quoi rendre enfin justice à Sagan ?

La réponse est oui. Marie-Dominique Lelièvre est une fine mouche qui esquive le piège de la bio à l'américaine - le pavé de 3000 pages aussi documenté et émouvant qu'un dossier secret de la Stasi- et l'impasse de son équivalent gaulois, venimeux, partiel et mal ficelé. Elle a un avantage sur ses "consoeurs" : elle n'a pas connu Sagan. Elle n'est ni une gouvernante mal congédiée, ni une amoureuse éconduite. Elle n'a pas de compte à régler, d'ardoise à effacer. Elle n'ambitionne pas d'être exhaustive, ni même objective. Dans un chapitre préliminaire, elle explique tout ce que Sagan a représenté à ses yeux, combien elle a compté, combien en somme sa tentative sera biaisée, aimante, bienveillante. Tant mieux : on a beaucoup dit de mal de Sagan, il était grand temps que le fiel s'assèche, que quelqu'un aime enfin cette femme. Le livre ressemble à un long article de "Vanity Fair" : une construction impeccable adoucie d'un je-ne-sais-quoi de désinvolte et élégant. Plutôt qu'une investigation biographique au long cours, Lelièvre nous entraîne dans un kaléidoscope sentimental, un biais malin pour circonscrire -au moins partiellement- le feu-follet Sagan. Sa bande au quasi-complet passe aux aveux, entre tendresse et vérités bien senties. Name-dropping très rive-gauche. Florence Malraux, la presque soeur. Bernard Frank, le presque frère. Les copines Jet-Set : Bettina Graziani, Charlotte Aillaud. On y croise aussi en vrac Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, Ava Gardner, Juliette Gréco, Johnny, Truman Capote, Sartre et Beauvoir, Mitterrand, Guy Schoeller, Dédé la sardine... Lelièvre, qui ne perd jamais de vue qu'elle fait une enquête, n'élude pas les sujets qui fâchent (la drogue, l'alcool, l'argent, la dépression) ou intimes (les amours au féminin), mais elle le fait avec indulgence et tendresse. Insupportable Françoise, menteuse, irresponsable, paresseuse. Merveilleuse Françoise, si drôle, si libre, si généreuse. Elle avait tous les défauts de la terre. Et toutes les qualités. Chez Sagan, tout a un double-fond et se retourne comme un gant. La mélancolie se dissout dans la fête. Un peu de soleil dans l'eau froide. Une thèse double, séduisante et douce-amère, affleure à la surface de ce récit qui se mue en une introspection française doublée d'une insurrection littéraire. Non, Sagan n'était pas une faiseuse, mais une très grande romancière à l'oeuvre cohérente, subtile et essentielle. Une styliste fulgurante doublée d'une moraliste sans illusions. Sous sa plume, la langue française atteint des sommets d'élégance, d'économie et de précision. En d'autres temps, les femmes comme elles finissaient brûlées vives. De fait, l'écrivain Sagan a bel et bien été immolé sur le bûcher de certaines vanités. Mais la suite ne fait aucun doute : lorsque les braises seront éteintes, l'évidence de son talent apparaîtra aux yeux de tous.

Mais Sagan est mieux et plus que cela: elle est une icône. Son destin-métaphore nous renvoie à notre propre histoire contemporaine, étape par étape. L'innocence très "Jours de France" des années 50. L'hédonisme lumineux des sixties. Les premières fêlures comme un écho à la crise pétrolière des années 70. Le naufrage corps et biens dans les années Fric, à l'unisson des idéaux de 81, sacrifiés sur l'autel du cynisme et de l'affairisme. Sagan, une passion française.

Vous êtes prévenus : difficile, voire impossible, de ne pas succomber au charme de Sagan la séductrice. C'est une drôle de maladie, une addiction impérieuse, qui vous fait faire de drôles de choses, induit de drôles de symptômes. Dans un mois, dans un an, vos yeux de soie se perdront dans la contemplation de merveilleux nuages, un orage immobile qui guérira vos bleus à l'âme, et vous arrachera un certain sourire.

Message personnel : Françoise, pour toi mon coeur bat la chamade.

  • ainsi que la surnommait François Mauriac

NB: L'indispensable "Oeuvres de Françoise Sagan" est disponible en poche, dans la collection "Bouquins" chez Robert Laffont.

[bio]
auteur: Marie-Dominique Lelièvre
Marie Dominique Lelièvre

Réputée pour ses portraits incisifs dans Libération (réunis dans "Portraits pleine page", J'ai lu, 2007), elle est aussi l'auteur de deux romans épatants ("Martine fait du sentiment, Actes Sud, 1999; "Je vais de mieux en mieux", Flammarion, 2006) et d'un essai biographique très réussi sur Serge Gainsbourg ("Gainsbourg sans filtre", Flammarion, 1994).