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[archive livre]
La disparition de Richard Taylor

genre: divers


auteur
image disponible Arnaud Cathrine
éditeur
Verticales - Phase Deux

  • Paru le 04-01-07

critique
+___ Polyphonies fantômes
extrait
«"On ne peut jamais savoir. Jamais. Ceux qui vous diront le contraire mentent. Ceux qui vous...»

couverture couverture

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[critique]

+___ Polyphonies fantômes

par Jerôme Farssac le 10-02-07

Arnaud Cathrine entend des voix. Inutile d'appeler les urgences psychiatriques : ce stakhanoviste des lettres (déjà six romans, tous parus chez Verticales, depuis Les yeux secs en 1998, sans compter ses écrits pour la jeunesse à L'Ecole des loisirs) est en pleine forme. Comme en témoigne sa riche actualité : il vient de cosigner avec Julie Gravas le scénario de La faute à Fidel, ainsi que quatre chansons sur le deuxième album de Florent Marchet. Comme le prouve surtout son dernier opus en tant que romancier, bel objet très littéraire dense, sophistiqué et passablement désespéré.

Arnaud Cathrine y entend des voix, donc. Dix, pour être précis. Dix voix de femmes qui racontent, chacune à sa façon, leur vérité sur un homme, un certain Richard Taylor, trentenaire londonien falot qui disparaît un beau jour, sans raison apparente et sans crier gare.

Sans raison et sans crier gare ? Voire. À la lecture de la quatrième de couverture, on peut légitimement se demander comment Cathrine va se débrouiller du piège narratif dans lequel il semble se précipiter. Le récit choral est trop souvent une vraie fausse bonne idée en matière romanesque. Si des médiums comme le cinéma ou le théâtre s'approprient à merveille la polyphonie en la transcendant par le corps de l'acteur ou les ruses du montage, l'artificialité de ce parti pris dessèche et appauvrit le plus souvent la fiction littéraire. Tout le monde n'est pas John Dos Passos, et pour le plumitif lambda, multiplier les points de vue revient surtout à multiplier les risques de se fourvoyer. De ce danger, Arnaud Cathrine est parfaitement conscient, et les apparences de roman choral dont il travestit son récit ne sont en réalité qu'un leurre, une ultime pudeur destinée à désamorcer un peu, comme par souci d'élégance, le pessimisme foncier de son propos.

De ce Richard Taylor éponyme, il ne sera au fond pas tellement question. Son nom est souvent prononcé. Son absence dûment évoquée. Mais aucunes des voix de ce choeur strictement féminin - de Susan l'épouse ravagée à Jean la mère castratrice, en passant par Rebecca la confidente désabusée - ne révélera l'absent. Nul portrait en creux. Nulle illumination. C'est dans ce renversement, ce pervertissement des formes, que réside toute la beauté du roman d'Arnaud Cathrine. Car il n'y a pas de mystère Richard Taylor. Pile l'inverse : les motivations et les ressorts de ce héros pas très aimable apparaissent dans leur médiocre évidence dès le premier chapitre. Richard avait juste une " vie de merde ". Une de ces vies, pour reprendre les mots de Vanessa, la patronne transsexuelle d'un bar interlope qu'il fréquentait, qui ressemblent à un " trajet cruellement émaillé de fausses promesses et de vraies déceptions ". Pas de mystère, et pas plus de disparition. Richard avait disparu depuis longtemps, son essence de longue date évaporée dans l'aliénation banale du quotidien, sa disparition physique ne marquant que l'étape ultime, du processus de déroute. Dès lors, ce Richard Taylor sans consistance devient le prétexte qu'utilise Cathrine pour réaffirmer dix fois, comme les dix stations d'un chemin de croix, la faillite des illusions de la jeunesse. Chacune de ses héroïnes ne parle au fond que d'elle-même et dépeint en filigrane la même chose, cette étrange désertion de sa propre existence, progressive et inéluctable, qu'elles comblent avec les moyens du bord, et plutôt mal que bien. En tentant d'émasculer son fils, comme Jean. En se masturbant frénétiquement telle Jennifer. En multipliant à l'image de Rebecca les liaisons vouées à l'échec. Ou plus radicalement en se défenestrant comme Susan. Tout casse, tout passe, tout lasse. Tel est le constat implacable que semble dresser Cathrine à l'unisson de leurs voix. Et si ses romans précédents traitaient tous jusqu'ici de l'enfance ou de l'adolescence, de l'impatience farouche de ces âges d'embrasser la vie, c'est bien de l'âge adulte dont il est ici question. L'âge de la désillusion. Du renoncement.

Il serait cependant faux de croire que le roman d'Arnaud Cathrine est un condensé de cafard déprimant et indigeste, comme pourrait le laisser craindre les lignes précédentes. De cette mosaïque existentielle se dégage au contraire une petite musique au charme tenace ponctuée de clins d'oeil délicieux à la littérature britannique. Chaque titre de chapitre est ainsi une variation drolatique autour du roman d'A.L Kennedy Le consentement de Jennifer Wilson. Une héroïne qu'il emprunte carrément pour son épilogue, à l'instar de la dramaturge Sarah Kane qui croise elle aussi le fantôme de Richard Taylor. Trop subtil pour forcer le trait et assener avec lourdeur, ce garçon plus si jeune de 33 ans - pratiquement l'âge de son anti-héros, ce qui ne saurait être un hasard - est aussi trop lucide pour ne pas souligner l'évidence : la tentation de la réinvention de soi est une impasse. Le chapitre final, lapidaire, en témoigne sans appel. Un seul bémol à cette composition à la beauté nocturne : la langue un poil trop littéraire, qui nuit parfois à l'émotion. Et l'on songe, tant la qualité dramatique de ces monologues successifs saute à chaque page aux yeux, à une adaptation sur scène. On se plait à rêver à une actrice anglaise, fatalement anglaise pour le très anglophile Cathrine. Un monstre sacré. Une bête de scène à la Fiona Shaw qui payerait de sa chair le droit de mutation de ce beau roman un peu désincarné en une grande pièce habitée. Fantasme sans doute inutile, ou prématuré. Sous sa forme actuelle, le roman d'Arnaud Cathrine existe pleinement. Mieux : il tient crânement rien de moins que l'une des promesses de la littérature : troubler.

[bio]
auteur: Arnaud Cathrine
UNDEF

Arnaud Cathrine est né en 1973. Romancier, il a à son actif une dizaine de romans, depuis son premier, Les yeux secs (1998), jusqu'à L'invention du père (1999), La route de Midland (2001), Les vies de Luka (2002), Sweet home(2005), et Exercices de deuil (2004), tous parus aux éditions Verticales. Il est également l'auteur d'ouvrages pour la jeunesse, publiés à l'École des Loisirs : Mon démon s'appelle Martin (2000), Les choses impossibles (2002) Nous ne grandirons pas ensemble (2006)... Il a travaillé avec le comédien et réalisateur Eric Caravaca à l'adaptation cinématographique de La Route...

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