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[archive livre]
Microfictions

genre: divers / 1040 pages


auteur
image disponible Régis Jauffret
éditeur
Gallimard

  • Paru le 18-01-07

critique
+++_ Conditions humaines
extrait
____ EXTRAIT

UNDEF

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[critique]

+++_ Conditions humaines

par Jerôme Farssac le 16-02-07

Dans un essai au titre parfaitement limpide quant à son contenu (La littérature en péril, Flammarion, 91 pages, 12 €), le linguiste et philosophe Tzvetan Todorov pose un constat sans appel : nombriliste et provinciale, la littérature française est morte, dépassée, obsolète. Encéphalogramme plat, plus aucune activité électrique. S'il n'est pas question de mettre ici en doute l'extrême intelligence d'un des plus brillants intellectuels contemporains, son " cri d'alarme" inspire tout de même à votre humble serviteur deux ou trois observations. Tout d'abord, ce n'est pas très gentil pour son épouse, Nancy Huston, qui, bien que canadienne anglophone, écrit encore dans cette langue stérile qu'est devenu le français selon sa chère moitié. Pas très nouveau, non plus : Balzac pestait déjà contre la médiocrité des écrivains de son temps. Enfin, et surtout, totalement faux et injuste.

Il serait fastidieux de faire ici la liste exhaustive des talents qui font à l'inverse de la scène française contemporaine l'une des plus excitantes au monde. Un seul nom suffira à déconstruire ce vilain cliché parfaitement éculé et insupportable : Régis Jauffret. Depuis Histoire d'amour, le regard pour le moins singulier qu'il porte sur ses contemporains provoque au sein de la critique une réaction presque comique de frilosité et d'hypocrisie : tous, ou presque, s'accordent à lui reconnaître un indiscutable univers. Mais il est clair que sa radicalité et son exigence déroutent. On le surnomme le " Bacon des cerveaux déglingués ". Une merveille de sournoiserie qui ressemble à un compliment, mais de fait relègue Jauffret au rang inférieur de dérangé littéraire, intéressant certes, mais aux histoires trop glauques, trop sordides. Un écrivain difficile. Un allumé obsessionnel qui ne s'intéresse qu'aux meurtriers, aux pervers, aux fous. Pas très net, tout ça.

Sauf que bien sûr, ceux qui classent Jauffret dans la catégorie commode de Nan Goldin des lettres françaises sont pile à côté de la plaque. Sans doute pour éviter tout malentendu à l'avenir, Jauffret a choisi de faire figurer sur la quatrième de couverture de Microfictions une seule phrase qui explique tout ce qu'il importe de savoir avant d'en entamer la lecture: " Je est tout le monde et n'importe qui. " Aux antipodes de l'étiquette dont on l'a affublé par paresse et bêtise, Jauffret ne plonge pas sa plume dans les humeurs nauséabondes d'une quelconque sous-humanité. Justement pas. C'est de l'humain en général dont il parle. De vous. De moi. De nous. Et de la part intrinsèque d'ombre qu'on trimballe tous. De ce monstre que l'on feint de croire domestiqué ou endormi. De ce moment, ce basculement où il se réveille pour tout emporter dans sa fureur. Roman après roman, creusant sans cesse plus profondément le sillon, il dévoile les mondes intérieurs d'une humanité monstrueuse et sublime qui n'a de cesse de se dévorer elle-même dans un holocauste sans fin.

Microfictions semble marquer la phase ultime de cette quête littéraire. Reprenant à la lettre la définition de la microfiction littéraire donnée par l'écrivain américain Jerôme Stern (250 mots pour une histoire qui doit provoquer sans effet artificiel un impact émotionnel), Jauffret s'impose des contraintes. Sans doute pour structurer l'équinoxe furieux de sa prose, car ce ne sont pas moins de 500 morceaux de chair vive qu'il balance au visage du lecteur. 500 confessions qui passent à la moulinette tout ce qui est censément tabou ou sacré. 500 brûlots comme autant de romans potentiels qu'il range par ordre alphabétique, pour en souligner le caractère éminemment ordinaire et banal, et dont le titre reprend un mot ou une phrase contenus dans le texte. On pense à l'Oulipo de Georges Perec. Que dire de plus, tant parfois la critique atteint ses limites et échoue à vraiment évoquer l'essence d'une oeuvre quand elle transcende par son évidence le banal commentaire ? Peut-être que la langue est hallucinante, tour à tour obscène et limpide, toujours à la limite de l'oralité. Que pas un gramme de pathos ou de voyeurisme ne vient polluer le propos, puisque Jauffret ne se pose jamais en juge ou en exégète, encore moins en moraliste. Que l'on rit parfois. Que c'est vertigineux.

Peut-être faut-il aussi d'une certaine façon prévenir le lecteur. L'univers de Jauffret peut dérouter de prime abord. Une oeuvre authentiquement littéraire nécessite parfois - quel vilain mot ! - un certain effort, une volonté de se laisser investir par le texte. Mais qui a dit que L'homme sans qualités se lisait en deux trajets de métro, ou que Le festin nu était un petit roman sympa et frais ? La structure ludique de Microfictions permet justement de doser, de fractionner à l'envie. Ou pas. À vous de voir. Au final, par morceaux ou d'une traite, Microfictions est une oeuvre fascinante, dérangeante, bouleversante. Un authentique choc littéraire, comme il s'en publie une poignée chaque année de par le monde. Et Régis Jauffret un grand, très grand écrivain, peut-être le plus grand écrivain français vivant, selon moi. Combien d'étoiles mérite une oeuvre aussi forte, aussi unique, alors que l'échelle des Culturelles n'en prévoit que trois ? Voilà enfin un (vrai) reproche à adresser à Jauffret : pense-t-il à moi et à mes soucis d'étoiles en publiant un roman pareil ?

[bio]
auteur: Régis Jauffret
UNDEF

Régis Jauffret est né en 1955. Il grandit à Marseille au sein d'une famille bourgeoise, aux côtés d'un père sourd. Renvoyé de chez les Jésuites, il découvre la littérature à l'adolescence et dévore Virginia Woolf, Proust, Thomas Bernhard, Deleuze et Wittgenstein. C'est à 29 ans que paraît son premier roman, Seule au milieu d'elle (1985, Denoël). Il a depuis publié 12 autres ouvrages : Les gouttes (1985, Denoël), Cet extrême amour (Denoël, 1986) ; Sur un tableau noir (1993, Gallimard) ; Histoire d'amour (1998, Verticales) ; Clémence Picot (1999, Verticales) ; Autobiographie (2000, Verticale)...

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