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COLETTE - Billets de Théâtre

genre: essai / 254 pages


auteur
Colette
éditeur
Editions du Félin

  • Paru le 14-11-08

critique
+++_ Colette vous emmène au théâtre

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[critique]

+++_ Colette vous emmène au théâtre

par Christian Krumb le 04-02-09

Parce que ses romans ne lui rapportaient pas assez pour garantir son indépendance financière, toute sa vie durant, Colette a également mené une carrière de journaliste. Elle acceptait toutes commandes d'articles, de reportages et de chroniques au Matin, mais aussi au Figaro, au Quotidien, à Excelsior, à La Revue de Paris ou encore à Marie-Claire...Entre 1912 et 1939, elle a rendu compte, par exemple, des grands procès criminels qui ont passionné son temps, de la Bande à Bonnot, de Landru ou de Violette Nozières.

Le recueil que publient les Editions du Félin nous rappelle qu'elle fut également critique dramatique. Pour la première fois, se trouve rassemblée en un même volume la totalité de ses " billets de théâtre ", pour la plupart inédits. De "L'Ecole des cocottes", comédie boulevardière qui connut un franc succès au lendemain de la Grande Guerre et dans laquelle s'illustrait un débutant nommé Raimu, jusqu'aux "Monstres sacrés" de Jean Cocteau, créée en février 1940, en pleine drôle de guerre, ce ne sont pas moins de soixante-douze billets qui égrènent, de saison en saison, vingt ans de vie parisienne.

Pour le choix des spectacles dont elle rendait compte, Colette avait carte blanche. Même si l'on devine que son goût la porte plus volontiers vers les variétés, l'opérette et le music-hall, les comédies de boulevard ou le Grand-Guignol, elle ne dédaigne pas un théâtre plus grave, Ibsen ou Strindberg. L'éclectisme de ses goûts est à rapprocher de celui de son époque, où les clivages étaient moins marqués entre un théâtre réputé sérieux et un autre plus frivole. Il n'y a donc rien d'extraordinaire pour elle à passer du " théâtre de l'épouvante " du Grand-Guignol au " théâtre de la cruauté " d'Antonin Artaud, d'une pièce de Sacha Guitry ou de Marcel Achard à un Shakespeare.

Mais si elle semble parler sur le même ton badin des très avant-gardistes "Cenci" d'Antonin Artaud (1935) et d'un nouveau programme du Grand-Guignol, avec son lot de dames enterrées vivantes, emballées mortes ou alitées ivres, comme elle se plaît à le définir, elle semble aussi capable de faire preuve de lucidité et de déceler dans toute l'abondante production scénique ce qui passera à la postérité. La manière dont elle rend compte de l'entrée d'Ibsen au répertoire du Théâtre-Français, en soulignant le conventionnalisme pesant de la mise en scène et du jeu des comédiens, elle montre que le naturalisme d'Antoine ou de Gémier est devenu l'esthétisme dominant. Jugeant le texte toujours plus important que la mise en scène, elle émet des réserves sur le travail des Pitoëff, malhonnête, selon elle, quand il met en valeur des oeuvres médiocres en faisant croire au public qu'elle sont bonnes. Si elle s'enthousiasme pour leur "Liliom" (1923), c'est d'abord pour le texte. Tout imprégnée des exigences naturalistes, elle refuse aussi de souscrire à la dimension paroxystique d'une pièce telle que "La Danse de mort" tant elle lui semble invraissemblable.

D'où vient le charme suave qui émane de ces billets ? Par quelle grâce parviennent-ils à nous captiver ? C'est que Colette leur a apporté le même soin qu'à ses romans. Elle cisèle ses phrases avec une vigueur et une fraîcheur de style, une précision dans le choix des mots, un sens de l'invention dicté par le souci constant d'éviter les formules toutes faites. Au bout du compte, il n'y a pas de différence entre sa production littéraire et ses écrits journalistiques. Tout nourrit une seule et même oeuvre. Mais surtout, au-delà de leurs qualités littéraires, ce qui capte l'attention, d'emblée, c'est le fort pouvoir d'évocation de ces brèves, propre à recréer tout un monde aujourd'hui révolu, avec une proximité, une familiarité qui nous le rend immédiatement sensible. Ce recueil se feuillette comme un album de famille où se côtoient évocations mondaines et souvenirs personnels. Les notes de commentaires qui accompagnent chaque article, richement documentées, en ne laissant aucune allusion, aucun nom dans l'ombre, participent de ce sentiment de voir reprendre vie sous nos yeux une époque révolue. Quand Sarah Bernhardt ou Lucien Guitry donnent leurs dernières répliques, d'autres futurs montres sacrés du grand écran, tels que Raimu ou Michel Simon, font leurs premiers pas sur les planches. Les toutes premières pièces de Giraudoux ou d'Anouilh sont créées, auteurs qui domineront la scène pendant trente ans.

Au fil des pages, on retrouve la présence familière des amis, Sacha Guitry en tête, dont elle admire la faconde et l'audace, mais dont elle égratigne aussi l'impudique complaisance à mettre en scène sa vie privée et à prendre le public à témoin des péripéties de sa vie conjugale ou familiale ("Jacqueline", "Le Comédien"). On suit aussi, comme un fil d'Ariane, la longue silhouette brune de l'amie fidèle, celle qu'elle admire par dessus-tout, la comédienne Marguerite Moreno.

Le recueil se termine par quelques pages du dernier roman publié par Colette, "Le Fanal bleu", dans lequel elle évoque la création de son rôle de "La Folle de Chaillot", à la toute fin 1945, quelque temps avant sa mort. Un monde disparaît, un autre émerge déjà.

De saison en saison, c'est le Paris des années folles qui se dessine dans tout son éclat, Paris qui s'enivre de son propre esprit. Les allusions à une actualité plus sérieuse sont rares, pour ne pas dire inexistantes. Ce n'est pas la fonction que Colette semble assigner au théâtre, lieu de prédilection où règne en maître ce dieu si français : l'esprit. Quand elle déplore son manque de dynamisme à la fin des années 1930, ce qui la navre le plus, c'est que le théâtre a perdu sa " bonne humeur ". Elle déplore le grand nombre de reprises. On ressert de vieilles recettes. La magie ne fonctionne plus. Il y avait dans le foisonnement des années 1920 comme une envie de se tourner la tête, un goût d'apothéose. Une nouvelle ère est en marche. Les grandes revues ont perdu leur éclat, supplantées par un nouvel art venu de l'autre côté de l'Atlantique: le cinématographe parlant qui, avec son panthéon de nouvelles idoles, semble seul apte, désormais, à créer l'événement et à attirer les foules.