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[archive livre]
Le Musée imaginaire de Marcel Proust

genre: essai / 352 pages


auteur
Eric Karpeles
éditeur
Thames & Hudson

  • Paru le 12-02-09

critique
+++_ Proust, le peintre

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[critique]

+++_ Proust, le peintre

par Christian Krumb le 18-04-09

Donner de "La Recherche" " une vue totale et un tableau continu " en réunissant dans un même volume toutes les peintures qui y sont nommées ou simplement évoquées, tel est l'objectif que s'est fixé le peintre et critique américain Eric Karpeles. Un projet ambitieux quand on sait que Proust, écrivain visuel, a truffé son texte de références picturales. Au total, c'est plus de deux cents oeuvres qui sont reproduites ici. Mais davantage qu'un simple catalogue, il s'agit d'un véritable guide à l'usage du lecteur. En mettant en regard l'oeuvre et le passage où elle est citée, il comblera les curieux, qui pourront à loisir comparer la toile avec la description qu'en donne Proust, voir sur quels détails il insiste, déceler une intention, une ironie...

Pour les novices que la densité du texte rebute, c'est une formidable opportunité de se familiariser avec l'univers du roman par l'image, une façon que Proust lui-même n'aurait sans doute pas reniée. Passionné de peinture, ce sont les grands maîtres, dans les musées, qui ont éveillé ses sens, c'est à travers leur regard qu'il a appris à voir le monde, pour en avoir une perception complète. La lecture de Ruskin, la fréquentation des critiques d'art tels que Charles Ephrussi, un des modèles de Swann, a parachevé sa formation. Ainsi nourri, il était naturel que dans La Recherche, il fasse une large place à la peinture. Le critique John Berger a vu dans l'oeuvre " une sorte d'arc de triomphe sous lequel est passé l'art européen pour entrer dans le XXe siècle ".

Proust convoque en premier lieu ceux qui, parmi les grands maîtres occidentaux, forment notre fonds commun et ont laissé leur empreinte dans le regard de chacun, ont littéralement transformé notre vision du monde. De Giotto à Ingres, le roman fourmille de références à des toiles qui sont gravées à tout jamais dans l'imaginaire collectif, telle que L'Assomption de la Vierge de Titien, La Reddition de Breda de Vélasquez ou Les Noces de Cana de Véronèse... Le quatroccento est particulièrement représenté, avec des citations de Mantegna, de Boticceli, mais aussi de l'école Vénitienne, Gentile Bellini et Vittore Carpaccio en tête, ce dernier étant assurément le plus cité de tous les artistes, en souvenir peut-être de visites passionnées au musée de l'Académie, où Proust a pu admirer le Cycle de Sainte-Ursule. Les primitifs italiens sont également pour lui une source inépuisable d'inspiration, tels que Giotto et ses fresques de la chapelle des Scrovegni, à Padoue.

A côté de ces chef-d'oeuvres absolus et intemporels, quelques citations de peintres mondains, tels qu'ils ont fleuri à la Belle Epoque, et que Proust, en les mentionnant, sort de l'oubli, tels Paul Helleu, le " Watteau à vapeur ", ainsi qu'on le nomme dans le salon des Verdurin. Proust fait surtout beaucoup appel à Whistler, dont il admirait les portraits, et à Monet, dont il est profondément imprégné des séries autour de la Cathédrale de Reims ou des Nymphéas. Peintre d'un monde qui s'éteint, Proust semble tourné plus volontiers vers le passé que vers l'avenir, et les références à la peinture d'avant-garde demeurent rares. Dans le salon des Verdurin, on s'effraie de la radicalité des mouvements modernes, tels que le cubisme ou le futurisme, qui, contrairement à d'autres révolutions esthétiques du passé, semblent ne plus respecter aucune règle et marquer une rupture définitive avec ce qui a précédé. Contrairement à ceux qu'il met en scène, qui ont le goût et les préjugés de leur temps et de leur classe et brillent souvent par leur ignorance, Proust est cependant un vrai connaisseur d'art. Ne fait-il pas partie des tout premiers à avoir mesuré le génie de Vermeer, évident pour nous aujourd'hui, ignoré de tous encore à son époque. C'est à la Vue de Delft que l'écrivain Bergotte pense sur son lit de mort, obsédé par le " petit pan de mur jaune ", détail de génie dont la fulgurance rend soudain vains et inutiles tous ses efforts à faire une oeuvre qui ait du poids. On le voit bien, Proust ne fait pas appel à la peinture uniquement pour illustrer ce qu'il raconte, souvent les peintures sont pour ainsi dire intégrées dans l'histoire, au point qu'il devient impossible de situer la frontière entre l'art et la vie, que le narrateur confond souvent, quand, par exemple, il croit voir dans un visage un portrait qu'il vient d'admirer, comme cela lui arrive, un jour, en sortant de l'Académie, à Venise.

L'écriture est la façon de peindre de Proust. A côté des chefs-d'oeuvre du passé, d'autres toiles prennent vie sous sa plume, purement imaginaires celles-ci, celles d'Elstir, bien sûr, mais pas seulement. En fait, à bien y regarder, le roman entier est peinture. Pour lui, le travail de l'écriture consiste à " faire passer l'impression la plus simple en apparence, du monde de l'invisible dans celui si différent du concret où l'ineffable se résout en claires formules ". Donner forme à l'ineffable, ce n'est donc pas qu'un mot quand il écrit à Jean Cocteau cette phrase qu'Eric Karpales a inscrit au frontispice de son ouvrage : " Mon volume est un tableau. "