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[archive livre]
Devenir mort

genre: divers


auteur
image disponible Christophe Paviot
éditeur
Hachette Littératures

  • Paru le 10-01-07

critique
+___ Mon fils, cet inconnu
extrait
____ EXTRAIT

UNDEF

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[critique]

+___ Mon fils, cet inconnu

par Jerôme Farssac le 02-03-07

Christophe Paviot est un cas. Alors que pullulent les écrivains à peine pubères, il a lui attendu l'age canonique de 32 ans pour publier son premier roman. Vous l'avez peut-être vu à la télévision, mais à coup sûr pas en chroniqueur gentillet estampillé PPDA : fan des Ramones et d'Iggy Pop, il a un temps couvert - à sa manière hautement personnelle et frappadingue - les concerts parisiens pour le feu Culture Club sur France 4. Son CV n'est guère plus conforme : ce parfait autodidacte au parcours hallucinant n'a pas fréquenté Henri IV ou la rue d'Ulm, et n'est pas davantage agrégé de l'Université. Encore pire : il est un fils de pub. Et inutile de le chercher écumant les soirées littéraires ou en train de siéger au sein du comité éditorial d'une quelconque maison d'édition : manifestement imperméable aux concepts de carrière et d'ambition, ce noctambule repenti file dès qu'il le peut vers l'Atlantique et ses vastes horizons, et cultive en toute circonstance une image de dilettante un peu barré. En somme, un garçon authentiquement rock'n'roll. Est-ce pour cela que l'on a mis si longtemps à le prendre au sérieux ? Est-ce parce qu'il a de longue date refusé la pose de l'écrivain, et tout le fatras littéraire qui l'entoure, qu'il a fallu presque une décennie pour qu'il sorte du relatif purgatoire où il était jusque-là un peu confiné ? Il s'avère que la parution de Devenir mort marque pour Christophe Paviot l'heure de la reconnaissance. De belles critiques dans de prestigieuses publications saluent enfin son talent et son originalité. L'anticonformisme du bonhomme n'a probablement pas aidé, mais à bien y regarder, les vraies raisons de cette reconnaissance tardive sont peut-être plus complexes qu'une simple question d'image. Dès son tout premier roman, Les villes sont trop petites, toutes les qualités que l'on retrouve aujourd'hui dans Devenir mort étaient pourtant là, bien en place. Et, à égales proportions, tous les ingrédients d'une certaine méprise littéraire aussi. Car voilà : hormis son passeport et la langue qu'il utilise, Christophe Paviot n'est pas un romancier français. Démonstration.

Devenir mort débute par l'arrivée chaotique et passablement cauchemardesque d'une française d'un certain age à New York. Une mère qui vient de perdre son fils, et débarque à Brooklyn pour mettre en ordre ses affaires. Cette brave femme, modeste et ordinaire, est en proie à une illusion funeste : prolonger encore le lien pourtant inexorablement rompu avec ce fils tant aimé. Elle pense y parvenir en investissant le lieu même qu'il avait choisi pour fuir l'ennui de la province française, et accessoirement mettre un maximum de distance entre lui et sa chère maman. Ou plutôt, elle ne pense pas. Assommée de douleur, bousculée dès la sortie de l'avion par la fureur et le bruit de la métropole nord-américaine, elle aspire à l'instar d'une bête à humer une dernière fois son odeur, au-delà de la mort. Ce fils, elle croit le connaître. C'est pourtant un parfait étranger qu'elle va découvrir en glissant ses pas dans ceux de sa chair défunte. Un être violent, pervers. Un ange noir, cruel et fragile.

Voilà pourquoi on aime Christophe Paviot : dans une littérature française qui manque parfois un peu de souffle et d'ambition, en voilà un qui n'a pas peur de se frotter à des sujets qui eux n'en manquent pas. Normal : Paviot est un écrivain étranger. Son imaginaire l'emporte - toutes proportions gardées - du côté de l'Amérique, vers le nouveau monde de Carver, Fante, Burroughs, Easton Ellis ou Franzen. Devenir mort aborde, mine de rien, des thèmes vertigineux et essentiels et pose des questions franchement dérangeantes. Devons-nous quelque chose à nos parents ? N'est-il pas légitime de leur taire qui nous sommes vraiment, précisément parce qu'ils nous aiment et que cet amour est une prison et une castration ? Ceux que nous croyons nos proches ne sont-ils pas justement ceux dont la vérité profonde nous échappe le plus ? Et puisqu'il est un écrivain américain, Paviot refuse toute afféterie psychologisante, toute pseudo introspection complaisante. Là où un écrivain français se serait complu peut-être jusqu'à l'ennui à dépeindre des tourments intérieurs, Paviot se focalise sur la chair. Dans une langue formidable d'inventivité et d'instinct, une langue âpre et puissamment visuelle qui refuse d'être " jolie " et littéraire, il narre caméra à l'épaule l'interaction houleuse du corps et du monde. Et par ce biais instille à ses personnages et à son récit une densité peu commune. Et aussi une forme paradoxale de douceur, car si Paviot part des tripes, c'est pour mieux aller vers le coeur et l'âme. Et le regard qu'il porte sur ses personnages est tout sauf brutal. Compassionnel et fataliste, il accompagne, comprend et pardonne ces êtres simplement humains qui tâtonnent et se débâtent. La mère effarée de Devenir mort. La clubbeuse dépressive qui kidnappe un nourrisson des Villes sont trop petites. Les délinquants ruraux du Ciel n'aime pas le bleu. La star hollywoodienne de Blonde abrasive. C'est d'ailleurs au final la grande obsession de Paviot, et la matrice de tous ses romans à ce jour : l'implacable solitude inhérente à la condition d'être humain. Et son tout aussi implacable corollaire: une soif d'amour jamais comblée.

Chronique du deuil impossible et du mensonge nécessaire, Devenir mort est profond et poignant. Et confirme tout le bien que l'on pensait déjà de Christophe Paviot. Chacun de ses romans est un peu meilleur que le précédent, et une véritable oeuvre, cohérente et sensible, se dessine nettement. Il est heureux que ce garçon jusqu'ici un peu mésestimé soit enfin " découvert " par la critique. Il paraît qu'il faut avoir publié un minimum syndical de trois romans pour avoir droit à légitimement se prétendre écrivain. Trop rock, trop désinvolte, trop américain dans son approche de la fiction, Christophe Paviot démontre avec Devenir mort à tous ceux qui voulaient le cantonner au statut d'éternel stagiaire des lettres qu'il mérite plus qu'amplement la carte de membre permanent du club.

[bio]
auteur: Christophe Paviot
UNDEF

Christophe Paviot est né en 1967. Ce tout jeune quadragénaire a pourtant déjà connu plusieurs vies : il a failli devenir pompier comme son père, a travaillé comme docker dans le port de Valparaiso au Chili, puis dans un élevage de crocodiles en Australie... Après pas mal d'autres péripéties, il devient dans les années 90 créatif dans une grande agence de publicité parisienne. Devenir mort est son cinquième livre, après Les villes sont trop petites (roman, Serpent à plumes, 1999, J'ai Lu), Le ciel n'aime pas le bleu (roman, Serpent à plumes, 2000, J'ai Lu), Missiles, Souvenirs cardiaques...

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