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[archive théâtre]
Il Matrimonio segreto (Le Mariage secret)

genre: divers / durée: 2h20


auteur
Giovanni Bertati
metteur en scène
Anne-Marie Lazarini
compositeur
Domenico Cimarosa
musicien
Andrée-Claude Brayer
chanteurs
Karine Godefroy, Gaëlle Pinheiro, Gorka Robles-Alegria, Frédéric Bang-Rouhet, Pierre-Michel Dudan, Claire Geoffroy-Dechaume


critique
+++_ notes d'un dilettante

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[critique]

+++_ notes d'un dilettante

par Louis-David Mitterrand le 05-04-07

J'arrivais équipé d'un préjugé favorable. Je sais c'est mal. Mais rien n'aurait pu me dissuader d'aller voir "Le Mariage Secret" de Domenico Cimarosa, impossible de tarder plus longtemps à découvrir l'opéra préféré de Stendhal. Aucun écrivain ne m'a rendu plus heureux qu'Henri Beyle, je dirais même qu'il m'a appris le bonheur. C'est grave à dire ces choses là, mais je le ressens profondément comme tel et je suis prêt à proclamer qu'il y a un avant et un après "La Chartreuse de Parme", que Lucien Leuwen a changé ma vie, que les "Mémoires d'un Touriste" m'ont donné l'envie de partir encore et encore. Et puisque Dominique (un des nombreux pseudos de l'auteur du Rouge) chérissait par dessus tout cette oeuvre de Domenico, j'étais dès lors heureux d'avance et préparé à aimer "Il Matrimonio Segreto". Pardonne-moi, ô lecteur bienveillant, cet aveuglement.

C'est une petite histoire simple et classique dont la thème occupe bien des pièces de Molière: Elisetta épouse secrètement Paolino, trop pauvre et peu titré pour avoir des chances de plaire à son père, cette grande gueule de Geronimo. Le mal est fait, comment l'annoncer? Car le temps presse, un comte peu ragoûtant venu épouser Carolina, la grande soeur, trouve Elisetta bien plus à son goût. Geronimo acceptera-t-il l'échange standard proposé par le comte? La propre soeur de Geronimo, tante des deux filles, s'intéresse, elle, au jeune Paolino. Les ressorts croisés de la farce sont bien posés, le terrain miné à souhait: cupidité, désir, répulsion, amour, jalousie, les six personnages sont objet, destinataire ou truchement d'émotions croisées et parfois contraires. Le sujet, d'une fraîcheur merveilleuse, exempt de tout sérieux, solaire et lunaire à la fois, dépend entièrement de l'interprétation.

Et là nous sommes face à une entreprise fort audacieuse de la part du Théâtre Artistic Athevains et de sa directrice, et metteur en scène du "Mariage...", Anne-Marie Lazarini. De l'audace, de l'audace et encore de l'audace disait un grand homme (lequel?), sinon la vie est trop plate. Eh bien cette dame fait partie de ceux qui défrichent, prennent des risques, plantent dans le désert. Monter un véritable opéra buffa dans un théâtre de 220 places avec neuf musiciens et six chanteurs lyriques en restituant toute la richesse de l'oeuvre relève du défi. Un opéra en format poche avec un plaisir grandeur nature, voilà le tour de force réussi par cette équipe. Car c'est un travail d'équipe, le terme prend ici toute sa signification quand on voit le sourire sur les visages des musiciens, les facéties des chanteurs, les regards échangés. Un fluide insensé passe vers le public aller-retour. Les deux soeurs sont jolies comme des coeurs, vives et un peu pestes aussi. Paolino m'a semblé un chouïa benêt, une sorte de Bourvil mignon, avec un léger voile pâteux dans sa voix de ténor. Mais c'est un minuscule détail. Le tout est un enchantement, au sens propre. La divine surprise des costumes au second acte (chut! allez y voir...) provoque un déchirure de l'espace-temps, un puissant vortex onirique qui happe le spectateur par surprise. Jusqu'à ce moment j'avais trouvé la mise en scène un peu sage, mais c'était bien trompeur.

En somme il faut voir "Il Matrimonio Segreto", que l'on aime ou non l'opéra. Ce théâtre est peuplé de gens qui ont apprivoisé le bonheur et l'art de rendre heureux. Les autres spectateurs avaient l'air tous sympathiques. "Nos âmes s'entendaient bien" disait Stendhal d'un voisin de diligence après deux phrases échangées. Pas un portable n'a même osé esquisser une sonnerie ou la plus légère vibration. Assez d'endorphines pour passez les sept prochains jours. A l'entrée on vous donne une enveloppe à n'ouvrir qu'à la fin. Sans en révéler le contenu j'y réponds oui des deux mains.