Share/Bookmark
[archive théâtre]
Tchekhov a dit Adieu à Tolstoï

genre: divers / durée: 2h00


auteur
Miro Gavran
metteur en scène
Marie-France Lahore
comédiens
Marie-France Santon, Vincent Primault, Camille Cottin, Thomas Dewynter, Jean-Claude Drouot
adaptateur
Andréa Pucnik


critique
++__ Nasdrovié!

affiche affiche

Forum
Soyez le premier à donner votre avis
[critique]

++__ Nasdrovié!

par Louis-David Mitterrand le 23-04-07

C'était une soirée étrange hier au théâtre Sylvia Montfort. Veille d'élection, retour de vacances ou autre raison, toujours est-il que le public était petit et resserré au centre de cette grande salle comme un groupe de manchots se tenant chaud. Destination Russie, alors forcément on anticipe. Les soirées d'été dans la "Clairière Lumineuse", villégiature de Tolstoï, peuvent être fraîches, sait-on jamais. Un certain Tchékhov, jeune écrivain à succès, est attendu avec sa jolie comédienne d'épouse pour ce qu'il croit être deux semaines de vacances. Mais le vieux lion (pas si fatigué qu'on croit) de la littérature russe a d'autres projets pour son invité. Quant à Sofia Tolstoï, le rôle d'épouse sacrifiée d'un grand génie lui va un peu trop bien pour ne pas éveiller la méfiance.

Miro Gavran, auteur croate contemporain né en 1961, va bien au-delà du dialogue des morts pour installer une rencontre imaginaire entre deux monstres sacrés de la littérature russe, chacun à un stade bien différent de sa carrière. Ce simple contraste, au delà des personnalités distinctes, contient en soi une richesse dramatique qu'exploite à merveille l'auteur. La soif de succès, l'ambition, l'appétit de la jeunesse de Tchékhov, face à la neurasthénie, la malice et la manipulation du vieillard. Et puis il y a les femmes (et leurs gestes pleins de charme)! Elle ne sont pas en reste, bien au contraire, au petit jeu ambiant de la subversion. L'arme atomique de la séduction est déployée aux frontières. Tolstoï à beau prétendre que l'homme est fichu dès qu'il accepte de s'unir à l'une de ces créatures, leur corps souple s'attache et ne vous lâche plus telle une sangsue, pompant toute énergie et désir de création chez son partenaire. Il n'en est pas moins sensible aux charmes de la jeune et ravissante Olga Tchékhov.

Cette pièce, bien construite, intelligente et drôle, évite le piège du bavardage intellectuel entre auteurs pour se concentrer sur l'intrigue, les personnages et la tension dramatique. La notoriété de Tchékhov et Tolstoï sert surtout à alimenter le comique des situations et non à en imposer au spectateur. Pour autant l'imaginaire n'est pas tué par des clowneries superflues, et on est ravi de pouvoir enfin épier cette rencontre mythique, de voir ainsi confrontés ces grands hommes du patrimoine mondial.

La mise en scène nous installe dans l'intérieur d'une datcha stylisée, dont les volets sculptés laissent filtrer la lumière et les sons de l'été. Juste ce qu'il faut de réalisme pour situer la pièce dans son époque. Jean-Claude Drouot et sa barbe fournie campent un Tolstoï bougon, malicieux, imprévisible. Sofia, sa femme et contrepitre est solidement interprétée par Marie-France Santon. Vincent Primault étonne en Tchékhov, qu'on n'imaginait pas dans ce corps, et finit par convaincre. Camille Cottin en Olga flotte un peu entre l'amoureuse, la grisette et l'ambitieuse. Enfin le rôle muet du domestique des Tolstoï aurait pu être mieux exploité par un jeu corporel en contrepoint du texte (danseur, mime?). Petits détails car au total, ce fut un très bon moment.