Share/Bookmark
[archive théâtre]
Les Temps difficiles

genre: divers


auteur
Edouard Bourdet
metteur en scène
Jean-Claude Berutti
comédiens
Igor Tyczka, Alain Lenglet, image disponible Guillaume Gallienne, Christian Cloarec, Adrien Gamba-Gontard, Denis Léger-Milhau, image disponible Flora Brunier, image disponible Bruno Raffaelli, image disponible Claire Vernet, image disponible Catherine Ferran, Catherine Sauval, image disponible Madeleine Marion


critique
+++_ Iphigénie sacrifiée, Bourdet honoré

Charlotte et Jérôme, un couple uni pour l'argent et pour le pire Charlotte et Jérôme, un couple uni pour l'argent et pour le pire Guillaume Gallienne, en Bob, autre victime sacrifiée sur l'autel de la fortune familiale Guillaume Gallienne, en Bob, autre victime sacrifiée sur l'autel de la fortune familiale

Forum
Soyez le premier à donner votre avis
[critique]

+++_ Iphigénie sacrifiée, Bourdet honoré

par Anne Eyrolle le 24-05-07

Où sont passés les boulevards de l'entre-deux guerres ? A se fier aux affiches de nos théâtres, Guitry en détiendrait le monopole. Pourtant, non. Il y en avait d'autres à l'oeil aussi vif et la dent aussi dure que l'illustre croqueur de moeurs bourgeoises. Edouard Bourdet par exemple. Si sa première pièce, " Rubicon " (1907), souffrait d'assez de faiblesses pour passer inaperçu, ce brillant témoin de son temps a vite obtenu le succès mérité, avec des pièces telles " La prisonnière ", " Le sexe faible ", " La Fleur des pois ", " Les temps difficiles "... Qu'il se penche sur le monde des affaires, les relations entre les sexes ou entre les hommes, son sens de l'observation est imparable, et sa plume un couteau. Pourtant, qui connaît Edouard Bourdet? Sa mémoire a déserté les planches pour se limiter à une affiche vieille de 70 ans dans un couloir de la Michodière où on le joua, et à son nom perdu dans la liste des administrateurs de la Comédie Française dont il fut, de 1936 jusqu'à sa mort en 1945. Rien de plus.

Il fallait donc cette même Comédie Française pour le réveiller d'entre les oubliés de l'histoire dramatique, en présentant " Les Temps Difficiles ". Un petit bijou des années 30 que la Maison n'avait pas sorti de son écrin depuis près de 60 ans.

Nous voici parmi la Haute bourgeoisie des affaires, au lendemain de la crise de 1929. Dans le jardin de la maison familiale, les femmes bavardent avec une futilité à laquelle on aurait tort de se fier. L'heure de la broderie est l'occasion de tisser des réseaux cruciaux pour l'avenir de la famille. Et cet avenir est aujourd'hui plus incertain que jamais. Jérôme Antonin-Faure, la tête toute puissante de la faction, annonce que l'entreprise familiale est menacée de rachat par des Lyonnais. La ruine attend la dynastie. Pour tenir bon face aux assauts " étrangers ", Jérôme le sait, il faut savoir faire clan. Renouer avec le frère, cet artiste un peu bohème avec lequel, à défaut d'affection, il partage des parts dans la société. Et inviter la voisine, qui agaçe par ses moeurs légères, mais qui possède une fortune immense et un fils unique à marier. Justement : le frère a une fille... Cette jolie Anne-Marie rêve du prince charmant, le fils Laroche est un dégénéré consanguin, mais tout cela n'est qu'un détail sans importance aux yeux de Jérôme et de son clan : le salut de la dynastie mérite bien de sacrifier une Iphigénie.

" La nature imite l'art " écrit Baudelaire et la bourgeoisie des affaires imite Bourdet, pourrait-on dire, tant cette galerie de portraits sonne juste. Dans ce tableau réaliste de la famille au bord de la ruine, on ne peut s'empêcher de penser à Tchekhov -Berutti s'en amuse, d'ailleurs, qui fait sortir le vieux majordome en fond de décor, comme le vieux Firs quitte la Cerisaie abîmée. C'est du vrai. Le patron est obnubilé par l'argent, son frère l'artiste ne raisonne que par ses sens, pourtant ici, pas de manichéisme : sincère, fin psychologue, l'auteur peint l'homme, jamais sa caricature. Il photographie une époque, un milieu. On y est.

On s'y projette d'autant mieux grâce au travail humble et précis de Jean-Claude Berutti. Sa mise en scène est simple, nette, belle et sans manières. La direction des comédiens, irréprochable, nous donne ce plaisir trop rare d'apprécier pleinement le jeu des pensionnaires. Tous remarquables. Bruno Raffaeli a la puissance qu'il faut à ce Jérôme inébranlable. Guillaume Gallienne réussit une prouesse de comédien en interprétant le fils Bob Laroche, souffrant jusqu'à la folie. Et que dire de Claire Vernet, sinon qu'elle sait se rendre tour à tour drôle, détestable, légère, bouleversante, passer du côté du bourreau à celui de la victime, avec une évidence impressionnante. On aime aussi les pics d'hystérie que Céline Samie s'amuse à faire pointer chez Loulou, le naturel charmant de l'"étrangère" du Français Flora Brunier, et celui d'Adrien Gamba-Gontard qui signe ici une arrivée très prometteuse parmi les pensionnaires... Bref, une équipe de talent est réunie autour d'un projet très réussi. Que demander de plus?