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[archive théâtre]
Les Riches reprennent confiance

genre: divers / durée: 2h00


auteur
Louis-Charles Sirjacq
metteur en scène
Etienne Bierry
comédiens
Jacques Frantz, Naidra Ayadi, Michèle Bourdet, Marjorie Frantz, Christophe Laubion, Thomas Le Douarec, Mayane, Marie Pillet, Marie Piton, Maïté Vauclin

  • du 12-09-07 au 24-02-08
    75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris
    tel: 01 45 48 92 97

    infos: représentations du mardi au samedi à 21 h - matinées : samedi à 18 h et dimanche à 15 h relâches : dimanche soir et lundi

    prix: de 20 € à 36 €

critique
++__ sexe et pouvoir

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[critique]

++__ sexe et pouvoir

par Louis-David Mitterrand le 20-09-07

Enfin un auteur contemporain qui parle du monde de l'entreprise, c'est à dire de notre pain quotidien. Bon d'accord, pas tout à fait car il s'agit de requins de la finance. Mais ils jouent avec notre économie ces lascars, notre gagne-pain collectif. Quand Sobin, le chef-squale, décide de racheter une vieille marque de luxe, il y a des usines, des emplois à la clé. Nos vies, quoi, même indirectement. Je militerait inlassablement pour que l'économie tienne une plus grande place au théâtre, soit plus largement représentée dans l'art en général, car c'est une question centrale trop souvent l'objet d'un mépris entendu par nos intellectuels (mot haïssable au demeurant) qui la tiennent pour platement alimentaire et indigne de représentation. "L'intendance suivra!" aurait même dit le Général à son propos, sauf que notre industrie n'a jamais autant brillé que sous son impulsion. Il y a dire, faire et montrer. C'est ce à quoi Louis-Charles Sirjacq s'emploie dans cette pièce sympathique, écrite il y une dizaine d'années.

L'âge n'y fait rien d'ailleurs, on aurait pu remplacer "fax" par "courriel" dans certaines répliques et autres minuscules détails pour transporter tout ce petit monde en 2007 et même au-delà. Peu importe. On pense immédiatement aux "Temps difficiles" d'Edouard Bourdet, génialement montée par la Comédie Française la saison dernière. L'économie change peu d'une époque à l'autre et cristallise les comportements humains les plus acérés, les plus sincères finalement: appât du gain, peur, sens du jeu, domination, exploitation, roublardise. L'homo economicus dans toute sa splendeur de primate, femelles et mâles dominants luttant pour conserver leur suprématie, chacun avec ses moyens, séduction ou intimidation. On est au coeur du sujet. Parler de l'entreprise c'est bien parler de la moitié de notre vie éveillée, de ce qui rend l'homme sublime: sa capacité à s'organiser pour produire des richesses et améliorer son abjecte condition de chasseur-cueilleur.

Le titre hilarant de cette pièce est tout à fait d'actualité. Que se passe-t-il quand "les riches reprennent confiance"? Cela profite-t-il à la collectivité? Joseph Schumpeter parlait du capitalisme comme d'un processus de création destructrice, auquel participent en tant qu'utiles charognards les spéculateurs et financiers montrés par Sirjacq. De même qu'une réaction en chaîne atomique doit être surveillée et modérée pour ne pas s'emballer et dévorer sa propre substance (Tchernobyl), l'économie ne peut pas fonctionner sans l'arbitrage constant d'un état neutre et puissant. Les grandes crises en témoignent. En l'occurrence l'état et les riches s'entendent un peu trop bien ici. Utile dénonciation dans tous les cas.

Malgré le réalisme apparent de l'histoire, les symboles abondent et les dialogues tendent à manquer un peu d'humanité. Les personnages parlent souvent par des sentences qui viennent plomber l'empathie entre personnages. Les raccourcis sont bien entendus nécessaires pour que l'action complexe et dispersée puisse tenir en deux heures tout à fait digestes. Des ellipses plus profondes (à la Pinter) auraient peut-être permis de mieux installer les personnages et d'accentuer l'étrange, trop peu exploité (voir justement l'excellent film "Une étrange Affaire"). A part ces réserves la troupe est de premier plan, constituée d'un dizaine de comédiens, dont une étonnante brochette de très jolies actrices. On sent que Sirjacq aime les femmes et qu'il parle avec son coeur dans la fameuse réplique de l'assistant-squale Grammont sur les fesses. Il y a un érotisme constant dans la pièce et pas seulement à cause de ce personnage, qui aime bien faire ça au bureau.