genre: divers / durée: 1h40
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magistral
par Louis-David Mitterrand le 05-10-07
Les bravos fusent dès avant la fermeture du coupe-feu et c'est bien mérité. Une touche finale parfaite que cette lente descente de la cloison de scène sur les visages hagards des personnages après la dernière réplique: "continuons". Le couvercle est replacé sur le sépulcre et il nous reste plus qu'à imaginer la suite, une éternité dont nous n'avons aperçu que le début. D'ailleurs le plateau et son chaos ne réapparaîtront plus. Les comédiens viennent saluer avant-scène mais leurs personnages, eux, restent bien enfermés derrière.
Des détails qui comptent et sont cohérents avec l'ensemble du spectacle. Disons-le simplement, le metteur en scène Michel Raskine présente là un travail magistral. Une leçon de théâtre, de direction d'acteurs, de scénographie, de chorégraphie même. Les corps en disent autant que le texte. Naturellement, les comédiens sont de premier ordre et totalement engagés. Il en résulte une tension permanente qui fluctue et progresse, même dans les instants comiques, d'autant plus inquiétants. Marief Guittier en Inès, malgré son visage dur et son crâne rasé, montre une fragilité touchante. Le Garcin de Christian Drillaud, profondément torturé, devient presque sympathique. Cécile Bournay en Estelle est une fausse écervelée qui laisse juste deviner un océan de douleur. Et le garçon d'étage campé par Guillaume Bailliart est un groom insaisissable et loufoque échappé d'un vaudeville.
La canevas de la pièce, trois personnages qui se retrouvent dans un enfer qu'ils n'attendaient pas, est assez connu pour avoir été étudié par tous les lycéens. Et la fameuse réplique "l'enfer c'est les autres" a fait le tour du monde. Baudelaire disait que le génie est de créer un poncif. Ici le mérite du metteur en scène est de s'en libérer pour surprendre et exprimer l'oeuvre d'une façon toute personnelle. La dimension chorégraphique de son travail donne une singulière humanité aux personnages qui se débattent surtout avec eux-mêmes et le poids de leur passé. Dès lors, la présence de l'autre n'est plus l'enfer annoncé mais une promesse de réconfort et même de rédemption. "Il faudra me convaincre que tu n'est pas un lâche" dit en substance Inès à Garcin. Ils auront tout leur temps pour y parvenir.
Cela dans un écrin de violence et de brutalité. Dans le bric à brac apparent du décor rien n'est gratuit, tout servira, laissant un plateau jonché des débris de ces existences, vêtements compris. Lumières et sons figurent un espace immense autour de cette chambre dont la porte d'accès est une simple trappe au sol. Tels des rats de laboratoire, les personnages sont soumis à des stimuli alternant lumière la plus crue et obscurité, sirène industrielle et rumeur bucolique. On est au plus profond des entrailles d'une énorme machine qui s'amuse. Lorsque Garcin hésite à sortir au moment crucial, nul n'en est surpris. Car un lien triangulaire s'est établi entre les personnages et malgré leur détestation envers eux-mêmes et ces fameux autres, tout vaut mieux que la solitude, ce synonyme du néant.