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[archive théâtre]
Balancez mes cendres sur Mickey

genre: divers / durée: 2h00


auteur
image disponible Rodrigo Garcia
metteur en scène
image disponible Rodrigo Garcia
comédiens
Jorge Horno, Nuria Lloansi, Juan Loriente

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critique
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photo Christian Berthelot photo Christian Berthelot

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[critique]

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par Louis-David Mitterrand le 12-11-07

Un spectacle de Rodrigo Garcia est toujours un évènement. D'abord, il a un style bien particulier, qu'on pourrait qualifier d'ordurier (trash) pour simplifier à l'extrême. Le simple voyeur, le curieux à tendance malsaine en chacun de nous sera attiré par la forme du discours, le mélange de nudité, d'aliments et excréments. Pour l'instant, il est le seul à faire ce genre de théâtre, à pousser aussi loin les limites de ses comédiens. Au minimum, c'est intéressant à voir.

Ensuite, il y a le propos du dramaturge, car cette volonté de choquer n'est pas gratuite, elle est au service d'une cause. Il a des choses à dire, même s'il tend à se répéter au fil des productions. La société de consommation le répugne clairement et il interpelle le spectateur contre l'anesthésie qu'elle opère sur son discernement et, finalement, sa liberté. Qu'on soit d'accord ou pas sur le diagnostic ou les symptômes, peu importe : l'essentiel est qu'un Rodrigo Garcia existe et puisse s'exprimer. Cela signifie qu'il reste un espace de contestation au théâtre, une zone de refus de la douce torpeur intellectuelle née de la satisfaction des besoins essentiels.

Sommes-nous à notre insu conditionnés pour acheter? Bien entendu. Cela s'appelle la mercatique (marketing). Cette science comportementale fait l'objet d'investissements massifs. Est-ce pour autant un mal? Pour tenter d'y répondre, il faut examiner les progrès objectifs imputables à la société de consommation depuis 50 ans. Les gens sont-ils moins sales, incultes, malades? L'espérance de vie a-t-elle progressé? La mortalité infantile diminué? La publicité, elle aussi, contribue à éduquer le public. Créer des besoins de déodorants, lessives, vêtements, appareils ménagers chez le consommateur n'est pas forcément une mauvaise chose. Leur production en masse est la condition même de leur accessibilité. Permettre à tous de voyager pose des problèmes d'environnement, certes, mais contribue aussi à l'émancipation sociale, à une interdépendance des peuples, source de paix.

Lorsqu'il demande de "balancer ses cendres sur Mickey" Rodrigo Garcia ne rejette pas en bloc cette société, il lance plutôt un avertissement: les premiers acquis des sociétés développées, le petit confort moderne, la santé, le divertissement permanent, tout cela a un coût caché. La facilité tue l'énergie et rend vulnérable aux manipulations. Stendhal voyait déjà poindre l'étiolement des caractères et le conformisme derrière les progrès de la civilisation. Restons alertes et vigilants, nous ne sommes pas arrivés, tout simplement car il n'y a pas de destination à l'aventure humaine. Il n'y a que le voyage qui importe.

Si Mickey n'apparaît pas en personne dans le spectacle, en revanche des petits animaux vivants sont mis à contribution : grenouilles attachées par des fils, hamsters nageurs, autant d'avatars du consommateur dans sa dépendance. On joue avec le miel et le pain de mie sur des corps nus d'homme et de femme avec un certain trouble érotique. Les jeux sexuels seraient pornographiques s'ils n'étaient burlesques. Que reste-t-il à transgresser? La pénétration en direct sur scène, qui n'a pas lieu. C'est sans doute pour la prochaine fois.

Car là est le problème du style Garcia: toujours plus. Il se laisse prendre à son propre piège de la surenchère. Au risque de lasser, il faudra toujours surprendre et choquer. Le public s'y attend, ses inconditionnels l'exigent. C'est sûr qu'au passage il défriche les pauvres restes de nos inhibitions. Le risque est que l'outrance et l'outrage finissent par occulter le sens en devenant pur divertissement. En faisant appel aux appétits même qu'ils cherchent à dénoncer chez le spectateur. Cette troupe, nommée "Boucherie Théâtre", vaut mieux que ça. Ils sont aussi capables de poésie, de rêverie, d'évocations et le montrent trop brièvement, en s'en excusant presque. Loin de toute obscénité, malgré les apparences, ils sont généreux, sincères, spontanés, imparfaits et attachants. En tout cas moi, pour Rodrigo, je suis toujours client.

[bio]
auteur, metteur en scène: Rodrigo Garcia
UNDEF

Rodrigo García est né en 1964 à Buenos Aires. Depuis 1986, il vit et travaille à Madrid. II est auteur, scénographe et metteur en scène ; en 1989, il crée la compagnie La Carniceria Teatro qui a réalisé de nombreuses mises en scène expérimentales, en recherchant un langage personnel, éloigné du théâtre traditionnel.

Ses références sont inclassables, elles traversent les siècles sans se soucier de la chronologie : on pense pêle-mêle à Quevedo - poète du Siècle d'or espagnol - à Beckett, Céline, Thomas Bernhard mais aussi à Buñuel ou encore à Goya de la période noire. D'ailleurs, il ref...

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