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[archive théâtre]
La mégère apprivoisée

genre: divers


auteur
William Shakespeare
metteur en scène
image disponible Oskaras Korsunovas
comédiens
Michel Favory, image disponible Bruno Raffaelli, Alain Lenglet, Françoise Gillard, image disponible Jérôme Pouly, Nicolas Lormeau, Roger Mollien, Christian Gonon, Christian Cloarec, image disponible Julie Sicard, image disponible Loïc Corbery, image disponible Shahrokh Moshkin Ghalam, Pierre-Louis Calixte, Benjamin Jungers, Adrien Gamba-Gontard


critique
++__ Pas si apprivoisée que ça...

Françoise Gillard en mégère renouvelée Françoise Gillard en mégère renouvelée

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[critique]

++__ Pas si apprivoisée que ça...

par Anne Eyrolle le 01-01-08

Misogyne ou pas? Telle est la question à propos de cette comédie, parmi les premières de Shakespeare. A première vue, c'est évident : la conversion progressive de l'indisciplinée et entêtée Catharina en épouse docile offre un modèle éloquent de soumission féminine à l'autorité mâle qui a de quoi faire bondir jusqu'aux moins féministes d'entre nous. Pourtant, il y a toujours eu quelques metteurs en scène pour proposer une lecture plus sympathique de la comédie, arguant que la relation entre Catharina et son prétendant autoritaire Petruccio repose moins sur un conflit entre dominant et dominé que sur un jeu de séduction où chaque ego finit par trouver son compte. Malheureusement, cette interprétation a souvent du mal à convaincre, déboutée tout à fait par l'épilogue -Catharina faisant devant tous l'éloge de l'obéissance et du silence d'une femme face à son époux.

La principale réussite du travail d'Oskaras Korsunovas est de servir intelligemment et sans faillir cette lecture au second degré. Et de dépoussiérer tout à fait cette pièce qu'on n'avait pas osé monter au Français depuis 1934. Korsunovas l'inonde de désir et d'interrogations discrètes sur l'équilibre amoureux : le jeu du chat et de la souris auquel se prêtent Catharina et Petruccio devient une formidable machine à gonfler leur passion naissante et -c'est sans doute ce qu'il y a de plus émouvant dans le final- complice : ils peuvent bien donner à leurs spectateurs ce qu'ils attendent de discours lénifiant sur les vertus de la servilité maritale ; les amants savent, eux, ce qu'il en est véritablement de leur relation. Une lecture dont on ne peut douter de la pertinence, tant elle s'avère Shakespearienne : tout cela, semble dire le couple renouvelé par Korsunovas, tout cela n'est qu'un jeu.

Un jeu dont la matière s'appelle le désir, la sensualité, voire la sexualité. Le texte, facilement grossier et caricatural, en est témoin : c'est de chair et de pulsions qu'il est ici question. Blouson en cuir, torse nu, musculature à faire rougir toutes les Bianca (soeur sage de Catharina) de la salle : le Pétruccio de Korsonuvas, alias Loïc Corbery, est une bombe sexuelle dont on comprend sans mal qu'elle fasse exploser les verrous colériques de la Mégère...

Une Mégère qui a plus d'un charme, grâce au jeu subtil de Françoise Gillard. Elle glisse d'un état à l'autre avec une irréprochable délicatesse. Tour à tour la sombre et nerveuse fille à son papa laxiste, femme-enfant malmenée par la dureté masculine qui s'oppose soudain à elle sous les traits de Petruccio, puis amante et femme resplendissante, elle fait de Catharina une allégorie de l'épanouissement de la féminité, rien de moins...

Débordante et intempestive, musicale et spectaculaire, l'énergie qui se déploie sur scène a raison de tous les doutes quant aux effets parfois trop appuyés de la mise en scène. C'est le théâtre saltimbanque dans tous ses excès que le lituanien s'amuse à monter sur la scène la plus classique de France. Il faut dire que la pièce s'y prête particulièrement bien, avec son intrigue de théâtre dans le théâtre. Le décor (des coulisses) et le parti-pris de jeu (les comédiens, en tenue contemporaine, ont chacun une planche sur laquelle est accroché le costume de leur personnage, et dont le recto est un miroir) fonctionnent plutôt bien, même si l'(on peut douter de leur pertinence.

Le jeu est physique, la musique est omniprésente, les mouvements sont incessants : une machinerie infernale qui étourdit moins qu'elle ne fascine. Les comédiens y sont pour beaucoup : il faut plus que du talent pour relever le défi artistique proposé par la mise en scène touffue de Korsonuvas. Le travail d'une grande précision et exténuant qu'elle demande exige plusieurs mois de rodage aux comédiens lituaniens avec lesquels le metteur en scène a l'habitude de travailler, quand les français n'ont eu ici que quelques semaines. Cela explique peut-être que les critiques datées des premiers jours de représentation aient été plus réservées. Un mois plus tard, c'est un très grand spectacle que nous livre la troupe du Français. Et s'il y a encore des ajustements à faire (la pièce est à l'affiche six mois) c'est peut-être du côté de la mise en scène, encore un brin surchargée.

[bio]
metteur en scène: Oskaras Korsunovas
Oskaras Korsunovas

Metteur en scène lituanien né en 1969. Il étudie le théâtre au Conservatoire d'Art Dramatique de Lituanie et entame une carrière de metteur en scène dès les années 90. Son style très personnel s'appuie sur l'absurdité chaotique de la vie quotidienne qu'il transpose au théâtre.