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[archive théâtre]
La petite Catherine de Heilbronn

genre: divers / durée: 2h15


auteur
Heinrich Von Kleist
metteur en scène
André Engel
comédiens
image disponible Jérôme Kircher, image disponible Julie-Marie Parmentier, Tom Novembre, image disponible Anna Mouglalis, Fred Ulysse, Jean-Claude Jay, Arnaud Lechien, Evelyne Didi, Bérangère Bonvoisin, Gilles Kneusé, Hélène Fillières

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critique
+++_ Rêve éveillé

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[critique]

+++_ Rêve éveillé

par Anne Eyrolle le 17-01-08

Comment parler de cette expérience avec les mots de la réalité ? Un envoûtement, un voyage féérique entre conte médiéval et romance fantastique. Kleist (1777-1811), André Engel et la magnifique troupe réunie autour de son talent nous transportent dans un univers lointain où les dieux et les démons se battent encore pour agir sur la destinée humaine et où les rêves de jeunes filles fleurissent aux pieds de leur prince charmant. Un monde fragile et mystérieux, où les belles apparences ne protègent jamais longtemps de sombres révélations, et où les sentiments sincères sont souvent l'antichambre de la déraison. Kleist c'est, en quelque sorte, Shakespeare et Schiller réunis.

Catherine est une jeune fille de 15 ans, sage et sensée, tombée soudain, sans raison, follement amoureuse du Comte Von Strahl. Il a beau la repousser et se trouver une fiancée en la belle et envoûtante Cunégonde, rien n'y fait : Catherine reste là, comme son chien fidèle d'abord, son ange gardien bientôt. Et malgré sa volonté de rejeter la jeune fille et d'aimer Cunégonde, quelque chose pousse de plus en plus le Comte vers l'enfant et l'écarte de la belle dame. Une force insondable, irrationnelle. Est-ce l'amour ou le destin? La voie à suivre s'imposera finalement à lui, devant tous les autres, au fil de hasards merveilleux et tragiques.

Loin de percer le mystère de cette affaire improbable, André Engel le densifie, l'observe et joue avec lui. La scène est brumeuse, nous n'y verrons jamais bien clair dans cette histoire, des blocs de ruines se dressent ça et là, tantôt tours de châteaux, portes de monastère ou remparts. Les seuls espaces éclairés seront ceux où les bribes de vérité éclateront : la chambre de Cunégonde où la belle révèlera son horrible secret, et le palais de l'empereur où le Comte dénouera l'énigme heureuse. Tout le reste n'est que clair-obscur, formes sombres et incontournables.

L'obscurité, c'est également l'espace propice au sommeil et au rêve. Et ici, l'essentiel se passe entre deux assoupissements. C'est quand Catherine dort qu'elle ose dire qui elle est et que ses désirs se réalisent. Alors, rêve ou réalité? Là encore, le doute, un entre-deux. Et ce clair-obscur choisi par Engel.

Outre sa lecture subtile et enchantée du texte, le metteur en scène a eu le bon goût de réunir une nouvelle fois ces deux comédiens qui s'étaient déjà aimés en dépit du bon sens dans "Le jugement dernier" (Odéon, 2003) : Julie-Marie Parmentier et Jérôme Kircher. D'une intelligence de jeu à toutes épreuves, capable de jeter discrètement un brin d'humour dans l'air tragique de ce conte, Kircher est un bouleversant Comte qu'il nourrit de paradoxes -aussi dur dans ses mots et son allure qu'à l'écoute des émotions qui l'entourent et l'habitent. Face à lui, Julie-Marie Parmentier dessine une Catherine toute en délicatesse, poupée de cire sortie de l'imagination d'un doux poète et qu'on ne peut que vouloir suivre jusqu'au bout de ses aventures. Autour d'eux, Anna Mouglalis a la beauté diabolique de son personnage, et Fred Ulysse, Tom Novembre, Arnaud Lechien, Gilles Kneusé, Jean-Claude Jay sont à leur place, tous justes, éléments indissociables d'une aventure inénarrable qu'il faut seulement se précipiter d'aller vivre.