genre: divers
infos: Du mardi au samedi à 20h30. Matinales : samedi à 17h et dimanche à 15h30. Durée :
prix: de 18.5 € à 49.5 €
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Le blues picaresque de Savary
par Marie-Pierre Créon le 30-01-08
On dit souvent que Paris sera toujours Paris avec sa Tour Eiffel, ses musées, ses brasseries aux comptoirs de zinc chantant le bruit sec des verres que l'on pose... Et pourtant, depuis le mois de mai la Capitale a perdu un peu de sa gaieté. En effet, Jérôme Savary a quitté l'Opéra Comique, vidant de sa substance magique cet endroit mythique pour commencer une seconde vie dans le Sud de la France. ¼illet rouge à la boutonnière et borsalino au vent, il s'est reconvertit en Monsieur Loyal de sa nouvelle troupe, "La Boite à Rêves".
Dans la retraite paisible d'un ancien cloître franciscain devenu le refuge de la compagnie, Jérôme Savary a concocté une comédie musicale pleine de tohu-bohu poétique. Après avoir osé "Carmen II", le voici qui s'attaque à un autre personnage sacré de la culture espagnole, Don Quichotte. Cette fois, il transpose le rêveur prenant les moulins à vents pour des lanternes à notre époque. Chassé de sa Mancha par la construction d'un aéroport, il tombe par hasard sur une affiche publicitaire ventant les charmes de la danseuse Daisy Belle officiant au Moulin Rouge. Offensé à la vue de cette tentatrice dénudée qu'il croit responsable de son exil forcé, il se rend à Paris afin de pourfendre la traîtresse. Exploitée par un directeur sans scrupules dans le cabaret minable et attrape-touristes baptisé Moulin Rose, la Diva finit par ensorceler le chevalier en armure...
Son nouveau spectacle testé et approuvé en Province, le voici qui revient au prestigieux Théâtre de Paris. Dès les premières minutes, il n'est pas permis de douter : la patte de Savary est toujours là, et bien présente. N'en déplaise à ses détracteurs qui accusent ses spectacles d'être plein de poncifs ou de fonctionner sur une formule bien rôdée. Que les grincheux se retournent et râlent à nouveau : le verbe est toujours aussi calembourré, les clins d'oeil à l'actualité politique régalent le public tout en éclaboussant les bien-pensants, le contorsionniste est plus que jamais caoutchouteux, et le French-cancan laisse la part belle aux cuisses des danseuses.
... Au milieu de cet écrin, la plus parisienne des artistes, Arielle Dombasle, offre sa plastique impeccable à un public fasciné par son professionnalisme.
S'imprégnant à la perfection du mythe Dietrich, elle en a adopté la discipline de fer sous une apparente facilité, la politesse des artistes. C'est avec une aisance déconcertante qu'elle exécute ses chorégraphies et fait croire à l'assemblée que chanter sans fausse note perchée sur des talons vertigineux est un état naturel.
On retiendra une artiste sublimée par une série de costumes foisonnant de créativité, dont le corset-armure faisant écho à celle de Don Quichotte, l'habile nudité de sa parure-soleil ou encore l'humour du moulin à piles greffé sur l'arrière-train de la belle. Qu'elle apparaisse en danseuses des sept voiles rappelant Marlene dans Kismet ou en ou lapine bimbo sautillante, Arielle Dombasle porte le tout avec une grâce dépourvue du moindre atome de ridicule.
Ethérée à souhait, provocante, impérieuse et impériale, elle seule pouvait se glisser dans la peau de Daisy Belle et dégager le panache indispensable au rôle.
Son partenaire, le comédien Joan Crosas habite avec justesse un Don Quichotte haut-en-couleurs: téméraire pourfendeur d'éoliennes, rêveur galant promis à une sexualité désincarnée noyant son blues dans sa guitare, l'hidalgo tragi-comique est complété par un Sancho Penza plein d'humour piquant et picaresque.
Régnant en maître sur ce Barnum du tonnerre, Jérôme Savary, grimé en directeur véreux, chaussures à guêtres rouge pompier et rire égrillard en bouche, maintient habilement le tempo de cette comédie musicale rocambolesque. Mais, derrière la fantaisie, ce génie de la scène, ayant eu entre-autre le Théâtre de Chaillot entre les mains, nous raconte aussi son histoire et celle de sa troupe.
Et nous présente Nina, sa fille, à la beauté sauvage et au talent bien réel. Ceci donne un caractère particulièrement émouvant à ses retrouvailles avec son public dont la complicité évidente ne laisse planer aucun doute sur cette histoire d'amour qui dure depuis plus de trente ans et rassemble toutes les générations. Il ne faut pas croire les esprits chagrins qui prétendent que les fidèles de Savary portent charentaises et tremblent à en sucrer les fraises...
N'écoutez pas les plumes de mauvaise foi qui voient dans la diminution de ses moyens financiers un appauvrissement de sa créativité. Bien au contraire, un redoublement d'imagination au niveau de la mise en scène compense allègrement le passage du théâtre public au théâtre privé, plus difficilement subventionné. Jérôme Savary se fait fi de cette contrainte en mélangeant le cabaret, le music-hall, les arts du cirque et le cinéma. On en prend plein les yeux, on rit, on applaudit en rythme, au point de se jurer revenir se régaler une nouvelle fois de cette friandise explosive.
C'est gai, c'est frais, c'est léger, émouvant et drôle, du pur Jérôme Savary comme on l'aime, avec certes moins de fastes qu'au temps de l'Opéra-comique, mais c'est toujours avec la même rage juvénile que l'homme à la trompette et au borsalino noir illumine Paris.