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[archive théâtre]
La Nord-Sud - Entretiens avec le Professeur Y

genre: drame psychologique / durée: 1h15


auteur
Louis-Ferdinand Céline
metteur en scène
Igor Futterer
comédiens
Marcel Philippot, Karine Delgado, Roland Farrugia


critique
+___ dur, dur d'être un Céline...

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[critique]

+___ dur, dur d'être un Céline...

par Louis-David Mitterrand le 20-02-08

Cette adaptation théâtrale d'un pamphlet de Céline de 1955 montre la face sombre de l'auteur, sa hargne, ses contradictions, sa perversité. Il y parle avec un fictif "Professeur Y" de son style, du "je", de l'argot, de son dégoût pour un monde littéraire qui lui rend bien. D'ailleurs le pauvre Y, alias "Colonel Réséda", est taillé sur mesure comme un punching-ball sur lequel il passe ses humeurs de retour d'exil. Il lui faut humilier ce contradicteur, en faire un être veule et prostatique qui finit par se pisser dessus en écoutant les révélations du grand écrivain.

Tout ce déballage, et sa douteuse manière, n'ont pas de quoi ravir les enthousiastes de Céline. A force d'explication, son style, sa fameuse méthode, se révèlent une froide machine à susciter des émotions, dénuée de réelle spontanéité. Dans un maladroit accès d'égotisme, le poète croit utile de soulever les jupes de sa muse. On n'y discerne que le dépit et l'amertume de l'homme blessé. Posture trop habituelle pour être vraiment crédible, au passage. Reste que, sincère ou pas, ce document montre une facette du personnage et éclaire son oeuvre d'un jour différent. C'est son unique texte facilement adaptable au théâtre, l'auteur s'y met en scène et le format est digeste, dépassant à peine une heure. Il serait donc dommage de s'en priver, quoi qu'on pense de l'homme ou de l'écrivain.

La difficulté est d'incarner Céline sans tomber dans le piège de l'imitation mais tout en restant fidèle à l'original. Car la forme a une énorme importance, le propos bileux, bravache, provoquant peut vite devenir ridicule ou pitoyable si le comédien ne restitue pas la blessure du personnage, sa révolte, sa générosité. Un numéro de funambule quasiment impossible. La fameuse distanciation dont parfois on use et abuse (car elle ne doit jamais dire son nom) prend ici tout son sens. Au lieu d'habiter le personnage le comédien devrait simplement s'en faire un allié invisible, en devenir le mandataire, le filtre des émotions. Le plus intéressant chez Céline n'est-il pas la façon dont il agit sur son lecteur?

Dans cette production Roland Farrugia attaque le rôle trop directement et peine à sortir de la caricature. Son personnage est mince, jeune et élégant, une sorte de dandy leste, mal assorti avec le propos et l'idée qu'on se fait d'un Céline vieillissant. Il est agréable de voir Marcel Philippot au théâtre dans un autre rôle que celui du client MAAF mécontent. Il donne à Y sa pleine dimension burlesque et une ambiguïté intéressante. La brève et finale intervention d'un troisième personnage n'était pas indispensable, en ce qu'elle dilue brutalement le lien trouble et ténu entre les deux protagonistes. Elle aurait gagné à ne rester qu'une voix, une hallucination visible d'eux seuls.