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[archive théâtre]
Troïlus et Cressida

genre: tragédie


auteur
William Shakespeare
metteur en scène
image disponible Declan Donnellan
comédiens
Paul Brennen, Lucy Briggs-Owen, David Caves, Olivier Coleman, Marianne Oldham, Ryan Kiggell, Laurence Spellman, Alex Waldmann, David Ononokpono, Tom McClane, Damian Kearney, Mark Holgate, David Collings, Gabriel Fleary, Richard Cant, Anthony Mark Barrow

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critique
+++_ Dans toutes les langues de Shakespeare

Troïlus (Alex Waldmann) et Cressida (Lucy Briggs-Owen), sublimes Roméo et Juliette d'une sombre histoire de valeurs bafouées. Troïlus (Alex Waldmann) et Cressida (Lucy Briggs-Owen), sublimes Roméo et Juliette d'une sombre histoire de valeurs bafouées. La belle Hélène (Marianne Oldham) vaut-elle vraiment les honneurs et les vies tombés pour elle? Shakespeare en doute... La belle Hélène (Marianne Oldham) vaut-elle vraiment les honneurs et les vies tombés pour elle? Shakespeare en doute...

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[critique]

+++_ Dans toutes les langues de Shakespeare

par Anne Eyrolle le 17-03-08

"Troïlus et Cressida" est l'une de ces pièces inclassables de Shakespeare. Sur fond de drame historique (la guerre de Troie, provoquée par l'enlèvement d'Hélène, l'épouse du Grec Ménélas, par le Troyen Pâris), le dramaturge interroge la Guerre, ses motifs, ses fins, et les valeurs d'héroïsme sur lesquelles elle repose. Le tout, marqué par le sceau d'un évident scepticisme vis-à-vis de la nature humaine. A la fois comédie, tragédie et épopée historique, la pièce ose un inextricable mélange des genres, loin de toute convention dramatique. La langue en est témoin : souvent poétique, elle glisse sans pudeur des métaphores les plus exaltées, aux réflexions les plus vulgaires et aux comparaisons grivoises. Ici, on parle toutes les langues de Shakespeare : celle qui fait s'effondrer en larmes les amants contraints à la séparation (Troïlus et Cressida), celle qui se déchaîne dans la bouche d'une "putain mâle" jalouse (Thersites), ou celle encore qui, en appelant à l'honneur et à la gloire, veut faire bander les muscles d'un soldat, frère ou ennemi... Declan Donnellan les transcrit toutes, préservant l'ambiguïté de l'oeuvre.

On retrouve tout ce qui fait la qualité d'une mise en scène du britannique : l'atemporalité propice à la projection dans un monde archétypal, de théâtre pur, la minutieuse gestion de l'espace et du temps, la chorégraphie des corps et des rares accessoires (ici des tabourets), l'enchaînement nerveux des scènes qui se chevauchent presque, les atmosphères -chaudes, glaciales, romantiques, terrifiantes...- qui se succèdent dans un rythme faussement aléatoire. Le perfectionniste Donnellan livre, comme toujours, un travail de maître ultra-précis.

...La folie en plus. Et c'est l'oeuvre magnifique de cette mise en scène : celui auquel on avait pu reprocher de suivre une obsessionnelle mécanique, au risque d'un rigorisme dans la direction des comédiens (lire notre critique de "Cymbeline"), prouve ici qu'il sait aussi leur lâcher la bride -du moins, en donner l'impression. En accord avec l'esprit chaotique de cette pièce où toutes les conventions dramatiques sont violées, où les héros de Homère sont tous écorchés et où les valeurs qui fondent les grands drames historiques (courage, honneur, miséricorde, fidélité...) sont toutes esquintées, les acteurs font exploser leurs armures et s'abandonnent dans des émotions féroces. Il y a, évidemment, les chaudes larmes de Troïlus et même celles d'Hector ou d'Ulysse, mais aussi la stupidité animale qui fait bondir Ajax, la vénalité comique d'un Pandare devenu maquereau, la luxure incarnée par la vulgarité de Thersites, par la sensualité d'Hélène, par la naïveté de Cressida et par la douceur molle de Patrocle... Si l'Amour est sur toutes les lèvres, c'est bien de sexe qu'il s'agit, ce nerf furieux de la guerre. Il y a de l'emportement hyper-réaliste dans les scènes de combat, de la douleur dans les déchirements amoureux.

Ca pleure vrai, ça chante juste, ça remue des hanches, ça roule des mécaniques, ça se rugit à la face, ça se sourit du coin de l'oeil, çà court aveuglément à la mort, ça s'accroche naïvement à l'amour : la vie s'empare de la scène épurée, les héros d'Homère dégringolent de leur piédestal et les comédiens, tous somptueux et incontestablement unis dans cette époustouflante aventure, finissent écrasés sous un tonnerre d'applaudissements. Quoique complexe et livrée ici dans sa version originale, la langue de Shakespeare triomphe grâce au travail aussi méticuleux qu'audacieux de Declan Donnellan.

[bio]
metteur en scène: Declan Donnellan
Declan Donnellan

Metteur en scène britannique d'origine irlandaise né en 1953 à Londres.

Elève au St Benedict's School à Ealing puis au Queens' College de Cambridge, où il a suivi des études d'anglais et de droit, il devient avocat en 1978.

En 1981, il fonde à Londres la compagnie Cheek by Jowl dont, entre autres réalisations, les représentations d'"As you like it" de Shakespeare remportent un vif succès aux Bouffes du Nord en 1995.

De 1989 à 1997, il est directeur associé du Royal National Theatre de Londres.

Devenu l'un des metteurs en scène anglais les plus connus à l'étranger, il a notammen...

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