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[archive théâtre]
Medea - Dusapin / Müller

genre: contemporain / durée: 1h05


auteurs
Heiner Müller, Pascal Dusapin
metteur en scène
Antoine Gindt
comédien
Caroline Stein
musicien
François-Xavier Roth


critique
++__ du beau, du son, Dusapin

Pascal Dusapin Pascal Dusapin

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[critique]

++__ du beau, du son, Dusapin

par Louis-David Mitterrand le 17-03-08

Bien plus qu'un simple spectacle "Medea" est une expérience. On entre dans un laboratoire où de savants personnages se penchent sur la fameuse momie de Médée pour en prélever quelques échantillons d'ADN. Il est question, par le clonage, de l'introduire dans la modernité et même au-delà. Infanticide mais pas mauvaise fille, Médée joue le jeu et se laisse faire. Tant de moyens pour une si vieille dame a de quoi flatter l'égo. En blouses blanches, le compositeur Pascal Dusapin, feu le dramaturge Heiner Müller, Antoine Gindt à la mise en scène. Un choeur et orchestre d'une quarantaine de personnes dirigés par Francois-Xavier Roth. Et surtout la magnifique soprano Caroline Stein dans le rôle titre. On pourrait m'accuser de name-dropping mais il faut bien comprendre que ce "Medea" rassemble du très beau linge dans le domaine de la musique contemporaine.

Le mot est lâché et je vois les visages de certains lecteurs faire la grimace. Parfois on rentre tard chez soi avec l'impression qu'il y des travaux dans son salon, mais c'est seulement France Musique qu'on a oublié d'éteindre en partant. Oui il s'agit de musique contemporaine, mais on n'est pas dans le minimalisme, le conceptuel ou l'élitisme abscons. De là à dire que "Medea" est un spectacle facile, non, mais il est certainement accessible pourvu qu'on fasse prendre l'air à ses préjugés. La musique de Dusapin n'est certainement pas hostile, elle est même harmonique et charnelle. Seule le rythme en est étonnamment absent, comme si ce genre, héritier de la grande musique classique, avait perdu son palpitant. Le jazz lui a sans doute volé. D'où une certaine froideur dans cette beauté formelle. Un spectre phonique très vertical et propice au vertige, emporte le spectateur au gré de la fureur et du désarroi de Médée.

La partition de chant ne donne pas dans l'euphémisme ou le mièvre et représente une performance vocale, oscillant entre les extrêmes en rapides successions. Ce qui est cohérent avec l'expressionnisme du texte tiré de "Medeamaterial". La paternité germanique de cette Médée est sensible dans le parti pris d'en faire le symbole renouvelé de la confrontation entre mondes barbare et civilisé. Mais qui est vraiment barbare, demande l'auteur? N'est-ce pas le grec Jason, qui vole cette femme après avoir fait massacrer sa famille, puis la bafoue en l'abandonnant avec ses deux enfants pour une plus jeune? Sur les frontières du monde antique civilisé bouillonnait une confrontation qui n'a pas cessé depuis. Caroline Stein maîtrise parfaitement le rôle, lui donne une force hiératique tout en conservant sa féminité jusque dans l'innommable. Sa Médée n'est jamais un monstre, juste une femme qui se défend avec les armes dont elle dispose.

De l'expérience "Medea" naît une oeuvre étrange, intense, exigeante. Le choix judicieux d'un format court, une petite heure, en fait un voyage sans risque pour ceux que le genre contemporain pourrait intimider. Et un choix évident pour les amateurs. Les béotiens de l'opéra, dont je suis, pendront du plaisir à décrypter l'austère et élégante mise en scène de Gindt en se laissant bercer par un flot sonore inconnu.