Share/Bookmark
[archive théâtre]
Tartuffe

genre: comédie / durée: 2h10


auteur
image disponible Molière
metteur en scène
image disponible Stéphane Braunschweig
comédiens
Claude Duparfait, Clément Bresson, Christophe Brault, Thomas Condemine, Julie Lesgages, Pauline Lorillard, Annie Mercier, Sébastien Pouderoux, Claire Wauthion


critique
+++_ La maladie d'Orgon

Orgon, illuminé ou sans repères? Orgon, illuminé ou sans repères? Quand Tartuffe est amoureux Quand Tartuffe est amoureux Orgon (Claude Duparfait), Tartuffe (Clément Bresson) et Elmire (Pauline Lorillard), un trio infernal sous le règne de la manipulation Orgon (Claude Duparfait), Tartuffe (Clément Bresson) et Elmire (Pauline Lorillard), un trio infernal sous le règne de la manipulation

Forum
Soyez le premier à donner votre avis
[critique]

+++_ La maladie d'Orgon

par Anne Eyrolle le 19-09-08

Le propre des génies littéraires est de n'avoir jamais fini de nous parler, et le talent des bons metteurs en scène est de nous les faire entendre chaque fois un peu mieux. Quand Molière rencontre Stéphane Braunschweig, le dialogue atteint des hauts niveaux de complicité intelligente.

C'est avec cette pièce qu'en mai dernier Stéphane Braunschweig a fait ses adieux au Théâtre National de Strasbourg après 8 ans de direction, et c'est avec elle encore qu'il a choisi de faire son entrée à Paris, sa nouvelle ville d'adoption (il s'apprête à co-diriger le Théâtre de La Colline avant d'en prendre seul la tête à partir de janvier 2010). Même si les Alsaciens ne sont pas à plaindre, qui auront de quoi se consoler avec Julie Brochen, les parisiens ont toutes les raisons de se réjouir : un brillant esprit vient planer sur le théâtre de la capitale, pour donner un grand coup de jeune à ses mythes, Molière en tête.

" Tartuffe " est une comédie, évidemment, et l'on rit d'abord de la situation grotesque dans laquelle cet imbécile d'Orgon se fourre, en s'entichant d'un bigot. Mais si cette pièce a fait scandale en son temps ce n'est pas seulement pour cette facile moquerie des faux dévots qu'elle dénonce. Molière dit beaucoup plus et Stéphane Braunschweig s'en fait l'éclairant porte-parole, dans un travail sobre, minutieux. Et, naturellement, contemporain.

Dans un subtil dialogue avec notre époque, il montre qu'Orgon n'est pas qu'un riche père de famille imbécile qui se prendrait soudain de passion pour un pauvre type imbibé de religion. Orgon n'est pas une caricature. A travers lui transparaît le désarroi d'un homme qui, en mal de repères, se cherche des dieux pour tout lui ordonner. Et tout lui pardonner, aussi. Parce qu'il y a un avant Tartuffe, du moins est-ce ce que cette mise en scène nous laisse entendre, il y a un avant lever de rideau : une vie de plaisir sans limite qui pourrait bien justifier la folie religieuse dans laquelle le père et sa mère ont soudain sombré, par culpabilité peut-être ou pour retrouver un sens et des valeurs perdues. On peut facilement reprocher à Orgon la violence de ses propos et son intolérance, mais ils ne sont pas si propres que cela, ses femme, fille, beau-fils et fils qui badinent en toute discrétion...

De même, Tartuffe n'est peut-être pas qu'un bigot menteur et fourbe, mais un homme névrotiquement attaché à ses croix et ses principes religieux pour tenter d'étouffer ses sens. Qu'il prie, prive et se prive, il n'en reste pas moins homme, il le dit lui-même. Lors d'une inoubliable scène de déclaration amoureuse faite à Elmire, comment ne pas croire en la sincérité de son amour et en la furie de son désir? Le monstre n'est pas si monstrueux. Et le manipulateur est d'abord celui qu'on manipule de tout côté, en l'enfermant chez soi, puis en organisant un piège pour mettre à jour ses contradictions. Certes Tartuffe devient diabolique ensuite, mais avait-il vraiment le choix? A la fuite, il a préféré l'attaque, combien d'hommes en auraient fait autant?

On peut, ou non, être d'accord avec la lecture que Braunschweig fait de l'oeuvre et de son côté sombre. On peut parfois tiquer à l'utilisation intempestive de symboles faciles (les croix, notamment). Son travail présente cette remarquable qualité d'épaissir ce qui est trop souvent défendue comme une comédie légère. Ici, on descend peu à peu dans les tréfonds de l'âme, obscure et trouble, tandis que le décor -des murs d'un froid monacal- se délite et nous entraîne toujours plus bas. Les personnages sont révélés dans toute leur complexité. Densifiés, humanisés, ils n'en sont que plus proches de nous et de nos propres interrogations. Ce n'est plus le XVIème siècle, le roi, sa cour et ses dévots que Molière interpelle : c'est l'homme d'aujourd'hui, capable de passer sous la coupe d'un gourou ou autre manipulateur au risque de la déraison et de la misère, c'est l'homme de tout temps, pétri d'un irrépressible besoin de donner du sens à l'existence quitte à perdre contact avec la réalité. Quand Molière et Braunschweig dialoguent, l'Homme est convoqué et sur scène s'impose ce qu'il convient d'appeler du grand théâtre.

D'autant que Stéphane Braunschweig est également excellent dans la direction des comédiens et dans le choix de ceux-ci. Claude Duparfait, qui avait déjà été son Misanthrope, vit son personnage d'Orgon dans un jeu physique, impressionnant, Pauline Lorillard est magnifique en Elmire dévouée corps et âme à la paix dans sa maison. La justesse de ses intentions s'impose surtout lors de la scène de déclaration amoureuse, aux côtés de Clément Bresson, envoûtant, diabolique, quoique capable de maintenir longtemps l'ambiguïté de son Tartuffe complexe. Citons aussi Thomas Condemine, absolument remarquable en Valère fougueux et Annie Mercier, pétillante Dorine. En s'appuyant sur de telles valeurs sûres, Braunschweig pouvait se permettre d'oser la jeunesse par ailleurs : l'ensemble fonctionne brillamment, sous le regard de metteur en scène de toute évidence convaincu.

[bio]
auteur: Molière
Molière

Comédien et dramaturge français, né Jean-Baptiste Poquelin en 1622. Mort en 1673.

Fils d'un tapissier parisien, Jean-Baptiste Poquelin est baptisé le 15 janvier 1622 à la paroisse Saint-Eustache. Sa mère meurt dix ans plus tard. C'est son grand-père, amateur de théâtre, qui lui donne le goût de la comédie. Elève au collège de Clermont (actuel lycée Louis-le-Grand), il part ensuite à Orléans étudier le droit.

En 1637, il prête le serment de tapissier royal, reprenant la charge de son père auprès de Louis XIII. A cette même époque, il se lie avec la famille de comédiens, les Béjart, av...

[lire la suite]