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[archive théâtre]
Retour au désert

genre: divers / durée: 2h00


auteur
Bernard-Marie Koltès
metteur en scène
Muriel Mayette
comédiens
image disponible Catherine Ferran, image disponible Catherine Hiegel, Dominique Constanza, Martine Chevalier, Catherine Sauval, Michel Favory, image disponible Bruno Raffaelli, Alain Lenglet, image disponible Michel Vuillermoz, image disponible Julie Sicard, image disponible Bakary Sangaré, image disponible Gregory Gadebois, Thomas Blanchard, Pierre-Louis Calixte


critique
++__ Quand Koltès rencontre Molière

UNDEF credit photo : Jacky Ley - Fedephoto credit photo : Jacky Ley - Fedephoto credit photo : Jacky Ley - Fedephoto credit photo : Jacky Ley - Fedephoto

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[critique]

++__ Quand Koltès rencontre Molière

par Anne Eyrolle le 22-02-07

Dix-huit ans après sa mort, Bernard-Marie Koltès entre au répertoire de la Comédie-Française. Une juste reconnaissance pour ce poète, fils de Rimbaud et Genet, à qui la vie ne laissa pas vingt ans pour devenir l'un des dramaturges français les plus marquants du XXè siècle. De son oeuvre dense et fulgurante, le grand public retient surtout les "Combats de nègre et de chiens", "Quai Ouest", "Dans la solitude des champs de coton" ou encore, "La nuit juste avant les forêts", qu'il monte en 1977 en Avignon et qui, selon ses propres mots, commence véritablement son oeuvre que vient clôturer "Roberto Zucco", créée après sa mort. Autant de textes où, seuls ou mal acompagnés, des individus errent en proie à la violence, la peur, la solitude, aux hallucinations, aussi. Car chez Koltès, l'irréel et le réel ne se cotoient pas, ils se confondent. Ce n'est qu'une question de mots, ce langage est chez lui une lame chauffée au feu de l'âme humaine qu'attise le rêve autant que la désespérance. Son théâtre a le "lyrisme sauvage", disait le critique Gilles Sandier.

En mettant en scène "Retour au désert" pour célébrer l'arrivée du dramaturge metzois sur la scène du Français, Muriel Mayette, administrateur, a choisi de mettre en lumière un Koltès moins connu. Celui qui, sans doute, s'inscrit le mieux dans la lignée de Molière. Car "Retour au désert", son avant-dernière pièce, est une comédie. Il l'a écrite pour Jacqueline Maillan. Loin des docks miteux de New York et des rues sombres où l'on deale ou prévoit son suicide, Koltès plante ici son décor dans une maison bourgeoise de la province française. Après 15 ans d'absence en Algérie où la guerre fait rage, Mathilde revient chez elle avec ses deux enfants, et y retrouve Adrien, son frère et son éternel compagnon de disputes. Et c'est sur fond de bagarres, menaces et moqueries que la cohabitation doit se faire, entre ces deux gamins qui ont vieilli sans grandir.

Une pièce agitée où les portes claquent et les pieds font des croches, des personnages hauts en couleur et d'autres qui tentent de pondérer la cadence infernale : une comédie, donc. Mais qu'on ne s'y trompe pas : quand Koltès écrit une comédie, c'est "sur un sujet qui n'est peut-être pas tout à fait un sujet de comédie", précisa t-il pour présenter "Retour au désert". Ce sujet, s'il fallait en repérer un seul -Koltès n'est pas du genre à enfermer le théâtre dans une intrigue- c'est la guerre d'Algérie, d'abord. Non que "Retour au désert" soit une réflexion engagée sur/contre la guerre. Celle-là n'existe qu'à travers les mots et les identités des personnages. Mais cela suffit pour en faire vivre la matière : matière à séparer les hommes, à les déraciner, à les diviser en clans ennemis, à exacerber le racisme, la haine et la solitude. Tout cela, répétons-le, n'est pas raconté sur scène à la façon d'un exposé d'Histoire de lycéen, mais entendu, pressenti, dans les hurlements et bagarres enfantines qui animent la maison bourgeoise. On se déchire ici parce qu'ailleurs on se tue. Koltès, grand voyageur à travers le monde, connaît l'effet papillon...

Comment mettre en scène ce texte au fond éminemment koltèsien et à la forme plus moliéresque où la réalité croise l'absurde et même, des fantômes? Muriel Mayette a sorti l'artillerie lourde. Le décor est imposant, mais si l'on peut lui reprocher ses très fréquentes métamorphoses -est-il toujours nécessaire de s'adapter aux multiples tableaux disparates qui rythment la pièce?, on ne peut qu'admirer son élégance. Ce mur gris et cet arbre aux branches sèches qui se découpent sur un ciel bleu troublé : le "lyrisme sauvage" est bien là. Et ces jeux de lumière qui n'hésitent pas à laisser des manigances se jouer dans le noir, ces discrètes sonorités orientales chahutées par des grincements... C'est Koltès. De même quand une Marie aux faux airs d'ange (Catherine Sauval) fait son apparition suspendue à plusieurs mètres du sol, ou quand un soldat noir débarque par parachute pour surprendre un bourgeois en pyjama...

Muriel Mayette explore toutes les dimensions d'une pièce complexe avec un sens de l'esthétique évident et beaucoup d'humour. Là où le texte frôlait l'absurde, elle ose carrément le burlesque. Au risque, parfois, d'affaiblir la violence du propos : on peut regretter que, flanqués de cravates qui se dressent toutes seules et d'airs de Dupont et Dupond, les notables amusent plus qu'ils n'effraient et dégoûtent. Le rire était-il vraiment à chercher du côté de ces poseurs de bombes? Pas sûr...

Mais le spectacle reste remarquable. La distribution et la direction des comédiens sont un enchantement : Martine Chevallier et Bruno Raffaelli inventent un couple de frère-soeur qui sait nous faire balancer de l'effroi au franc éclat de rire; en Mathilde, l'épouse ridiculisée, Catherine Hiegel est aussi drôle que bouleversante. Quant aux enfants, ces personnages dans lesquels la voix de Koltès parle peut-être le plus fort, ils sont très justement interprétés, notamment par Grégory Gadebois, qui, un an à peine après son entrée à la Comédie Française, s'impose déjà comme l'un de ses plus grands talents. Applaudissons aussi Michel Favory qui a su trouver l'élocution et la discrétion parfaites pour se glisser dans la peau d'Aziz, le domestique algérien dont tous ignorent la souffrance jusqu'à ce qu'il la fasse exploser en mots. Instant où la salle retient son souffle : émouvant aux larmes. Puis, bien sûr, on se régale de suivre les bouffoneries de Pierre-Louis Calixte ou celles de Michel Vuillermoz, quoique l'on puisse regretter, on l'a dit, que la mise en scène en dénigrent la part la plus sombre. En dépit de ce parti-pris comique discutable -que certains trouveront TRES discutable, ce "Retour au désert" sait accueillir Koltès avec l'audace qu'il mérite.